La femme qui n’aimait pas les hommes

Vicky

 

« The question isn’t who is going to let me. The question is who is going to stop me ». 

Pour toi Vicky.


Chapitre 1

Etre aimé ou aimer, telle est la question. On nous dit que le vrai amour ne fait pas souffrir. Mais qu’est-ce que c’est le vrai amour? Celui qu’on vit à deux ou celui qu’on vit tout simplement? Que la vie est belle, dressée dans son manteau de douleurs. Elle nous réchauffe et nous refroidit. Elle nous fait vivre et nous tue. Comme l’amour.

© Elvis de Dravo

Elle croyait l’aimer. Du moins, elle tenait à lui. Ils semblaient heureux. Du moins, l’était-elle. Un jour, il est parti, une autre femme accrochée à ses bras. Sans adieu, sans remords et sans merci. L’histoire classique. Que devenez-vous quand vous construisez votre existence autour de quelqu’un ? Que devient votre monde quand il est la personne aimée ? L’amour s’épanouit comme un haricot. Il s’enroule et enroule votre humanité autour d’un seul humain, et parfois de deux. Mais, elle, sa tige c’était lui. Il est parti, loin d’elle sans alerte, sans bruit, sans merci. N’étaient-Ils tous pas comme ça ? Ne sont-ils tous pas comme ça ? Que devient une femme au coeur brisé ?

Elle m’a contactée. Juste deux mentions. Le nom et l’adresse et j’irai à son secours. Je n’ai cure de ce qu’elles font de leurs vies après moi. Si le monde était une religion, je serais la Ste Patronne des femmes brisées. Mais qui voudrait m’avoir comme sainte?

Elle croyait qu’il l’aimait. Du moins, c’est ce qu’il lui disait. Il la comblait quand il pouvait. Cadeaux, sorties et un peu de tension sexuelle par dessus. Elle était parfaite, enfin pour ce qu’on dit qu’elle devait être. Alors, pourquoi est-il parti? Pourquoi une autre?

Je n’avais pas le temps d’écouter ses jérémiades. J’en lis des centaines par jour. Je n’avais besoin que du nom et de l’adresse. Elles savaient toutes qu’une fois mon OK envoyé qu’elles ne pouvaient plus faire machine arrière.

  • Je veux que tu te charges de lui. Il m’a fait trop de mal.  J’ai envie de lui faire mal comme j’ai eu mal.  Je…
  • Si tu le veux, tu sais ce qu’il faut faire. 
  • Je sais, je prends mon temps pour t’expliquer pourquoi je te demande de faire ça. 
  • Je n’ai pas ce temps. Je ne suis pas ta copine. 
  • Je sais, j’avais juste envie de discuter un peu. Je pensais que tu me comprendrais . 
  • Va boire un verre ou casse-toi d’ici. 

Pour eux, nous sommes du bétail, des fois des gésiers ou des chattes. Pauvres hommes.  Elle me dit qu’elle veut le lui faire payer. Elles savent que j’aime entendre ça. Elle me demande de le faire souffrir lentement. Qu’il agonise, martyr du sexe dit fort. Elles savent que j’aime faire ça. Bientôt 87 trophées accumulées sur cette page anonyme perdue dans le dark web. 87 trophées sous mon lit, signe de mes exploits. Je ne leur demande rien. Elles me demandent tout. Elle se contrefichent de qui je suis réellement. Elles ne veulent pas savoir qui se cache derrière ce profil qui réalise leurs macabres fantasmes et efface leurs peines.

Les chattes sont rancunières, le saviez-vous ? Click To Tweet
© Elvis de Dravo
© Elvis de Dravo

 

 

  • Désolée, Charlie. Nom: Youssouf N. Adresse: Maison 260, Appartement 32. Mode: Brûle-le. Très lentement. 
  • Sûre ? 
  • Oui. 
  • OK. 

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La vie n’a aucun sens. Nous sommes 7 milliards de vide. Mais quand vous trouvez votre mission, votre existence devient plus précieuse. Je suis Vicky. Je suis Charlie. Je suis le feu, l’incendie et le kérosène. Je suis la femme flamme.  Et ma mission, c’est tuer.

Ceci n’est pas une histoire à l’eau de rose. Ce n’est pas une histoire du tout. C’est un carnage. Click To Tweet

 

Chapitre 2

Ne t’autorise jamais à ressentir quoi que ce soit. Les sentiments tuent.

Malorie Blackman

Tu es née sauvage. Ne les laisse pas te dompter.

Isadora Duncan


 

Le numéro 36. Il reste l’un des rares à être encore dans mes souvenirs. 4, c’est extrême mais c’est ce qu’elle voulait. C’est le nombre de minutes pendant lesquelles il lui a avoué avoir mis une autre enceinte. Elle l’avait écoutée hypnotisée par l’horloge de son smartphone. Elle ne voulait pas être là. Elle ne voulait pas l’entendre réduire en quatre minutes, 07 ans de vie commune. 07 ans de mariage. Une autre enceinte ? Elle lui avait fait 2 enfants. Il avait une pouffe dehors. Et cette pouffe était enceinte de lui. Elle lui avait fait 2 enfants. Elle comptait lui en offrir un autre dans 03 mois. Après ces 4 minutes, il avait quitté leur petit appartement pour rejoindre sa maîtresse. Que ferait-elle de ce troisième rejeton qui gisait dans son ventre rond ? Avant d’y penser, elle m’avait écrit.

  • … Laisse le coeur, même mort, il m’appartient. Je le veux intact. Merci Charlie. 
  • Adresse ? 
  • Maison 248. Niamechie. 
  • OK. 

Utilisateur bloqué. Conversation supprimée.  

Mais pourquoi me souviens-je du 36 ? Il n’avait rien de très spécial. Je l’avais retrouvé très facilement. Juste avec son profil Facebook, j’avais pu avoir son numéro. Il était de ces hommes qui défèquent leurs complexes sur les réseaux sociaux. Son profil n’était qu’une longue séance de thérapie. Entre Oedipe, Icare et Napoléon, il s’était forgé une personnalité virtuelle qu’il croyait virile. Petit homme, qui trouve toutes les femmes répugnantes sauf sa mère dont l’ultime grâce fut de l’enfanter. Cupide, qui cache son infidélité derrière ces théories débiles de la démographie féminine et des traditions africaines. En somme, le genre d’individu qu’il me plait de tuer. J’avais hâte de le rencontrer. Mes bagages faits, sa vie ne tenait plus qu’à un coup de fil.

Mes hommes étaient un prétexte pour voyager. Je n’avais rien à perdre. C’était mes vacances spéciales. Je me faisais plaisir. J’aimais bien me détendre, assise sur un cadavre chaud, fumant un bon petit joint. Mes hommes… Quel drôle de nom leur donnais-je. Je me faisais l’effet d’une princesse orientale avec son harem d’hommes. Sauf que les vraies princesses avaient des eunuques, moi je collectionnais les parties perdues des eunuques. Ces petits bouts de chair, symboles de centaines d’années d’oppression. Les pénis. Click To Tweet Drapeaux de l’empire mâle, personnifiés, déifiés, terreurs des dames, arguments et causes de bien de torts. Les pénis. C’est ridicule comment 5 lettres ridicules peuvent causer tant d’ennuis et de plaisirs. Si seulement les femmes savaient qu’elles étaient les garde-fous de leurs maux. Elles donnaient une puissance imméritée à un âne pour qu’il se croit cheval, non pas pour le chevaucher mais pour se faire piétiner. On aurait bien pu dire femme à la place de masochiste que cela ne ferait aucune différence.

J’étais au milieu de nulle part. Une panne. Perdue sur le bord de la route, je regardais avec attention le vide. La courroie. Tout ça pour ce 36 qui vivait loin de moi. Mais je le lui ferais payer. J’utiliserais cette courroie comme une introduction à notre petite séance. J’attendais patiemment l’aide technique en pensant à comment j’allais le tuer. Bien-sûr, j’allais suivre les désirs de sa chatte. C’est mon boulot de Charlie. Mais il faut bien une traque, un lieu, un moment et des préliminaires…

Photo de rue

Il était passionné de la belote.  Il revenait de son travail de journaliste radio entre 21h30 et 22h10. Généralement, il se contentait de déposer ses affaires chez lui, où sa nouvelle femme l’attendait toute heureuse avec son gros ventre rond. La pauvre conne. Elle va devoir élever son rejeton tout seul. Je m’étais prise de passion pour son homme. Il devait mourir. Click To Tweet

Niamechie était de ces quartiers ni chauds ni calmes où les gens se mélangent souvent de manière très pittoresque. Femmes et hommes d’affaires se mêlant avec homogénéité aux étudiants, commerçants ambulants et aux tueuses en série en quête de sang frais…

Je me suis installée dans une pension du centre-ville. Elle était assez modeste pour éviter d’attirer l’attention. J’avais déjà du mal à passer inaperçue. J’ai traqué le numéro 36 pendant quelques jours, déguisée en vendeuse de sodas. Elles étaient les plus nombreuses. Pas de meilleur camouflage que ça. Un peu de maquillage pour vieillir mon visage et aussi l’enlaidir, un pagne déteint ainsi que des tongs que j’avais négocié chez le premier va-nu-pieds et j’étais fin prête pour observer mon futur cadavre. Dans ces moments-là, je me sentais plus vivante. J’étais faite pour ça. Traquer, torturer et tuer. 3 T qui m’apportaient autant d’adrénaline qu’un saut en parachute.

J’ai vendu mes sodas non loin du club de belote de Futur-Trophée-Sous-Mon-Lit. Comme il m’était impossible de dissimuler mon accent étranger, je faisais la vendeuse sourde. La belote était pour lui le moyen le plus doucereux de flatter son ego déjà meurtri par un job miteux et ses complexes de petit homme. Il était doué. J’avoue que plus d’une fois j’ai souri en le voyant terrasser ces adversaires par sa position de goulotte. Il ne pouvait pas compter les cartes mais savait bien user de ses atouts.

Pendant 3 jours, j’ai réfléchi à comment l’attirer. D’habitude, il me suffisait de payer une prostituée pour attirer mes victimes. Les hommes aiment bien se sentir convoités. Il n’est pas difficile de les faire ronronner après deux ou trois minauderies bien placées. Mais 36 ne croirait pas à ce subterfuge. Il avait déjà du mal à gérer deux femmes et lui-même. C’était exceptionnel pour lui d’avoir celles-ci sous sa coupe. Il jouait le puissant dans ce petit monde rassurant mais pour rien, il ne souhaiterait faire face à certaines vérités.

Comment attirer un journaliste radio, amateur de belote sans qu’il ne se doute de rien? Et si je l’amenais à payer un soda pour enfin prétexter un manque de monnaie afin de le conduire dans un endroit plus calme? Non. Il voudrait jouer le « masta », comme ils disent ici, en m’attendant sur place. Je devais le surprendre, titiller sa curiosité et pourquoi pas son ego. Bingo !

J’eus cette banale idée juste en le regardant distribuer les cartes. Qu’est-ce que c’était bête! A peu près 64% de chances que l’agneau morde la verdure…Pour cela, j’allais prendre un risque.

Voilà pourquoi je me rappelai de lui. Ce fut le premier trophée qui vit mon visage. Malheureusement, ça ne lui a servi à rien puisque l’instant d’après, il était déjà un cadavre tout chaud…

© Elvis de Dravo
© Elvis de Dravo

Je me sens aussi à l’aise avec un ordinateur qu’avec un couteau. Trouver son mail, créer un championnat mondial factice ainsi qu’une certaine Mademoiselle Bissola, journaliste télé à la recherche de scoops divers; étaient un jeu d’enfant.

Sa chatte savait ce qu’elle voulait. Elle avait été précise et sans minauderies. Des qualités que je trouve plutôt excitantes. C’était ça aussi qui me rappelait le numéro 36. Aussi, mettais-je un point d’honneur à accomplir cette mission avec minutie.

Le site web enregistra une seule visite quelques heures après qu’il ait reçu un mail lui disant qu’il avait été retenu pour participer au «  Championnat Panafricain de Belote » suite à sa renommée galopante. Sous ma couette, le mac posé sur ma poitrine, je ricanais de la naïveté de mes hommes. La sagesse populiste prétendait que pour atteindre un homme, il fallait le conduire par son pénis. Pénis. J’aimais particulièrement ce mot. Pénis. La sagesse populiste a toujours tort. Règle numéro 0.

L’ego est la faiblesse de l’homme Click To Tweet Flattez-le, vous en obtiendrez et ciel et mère. Humiliez-le, et il cherchera à se dresser sur ses ergots, agneau blessé. Puis enfin, sectionnez-lui son étendard, son pénis. Il n’en restera plus rien.

  • Qui êtes vous ?
  • Je suis Charlie et je veux vous tuer.

J’aime ma mission. J’aime tuer. Je ne me demande jamais pourquoi parce que l’amour a ses raisons…Chaque homme m’excitait à sa manière, mais toujours vers la même fin. Le négro était tombé dans le piège comme du n’importe quoi. Quand quelques heures après avoir reçu un mail vous plébiscitant comme un futur champion, une délicieuse journaliste ayant eu vent de votre future gloire vous appelle pour en savoir plus, ne décrochez pas, ne dites pas oui et surtout n’acceptez pas son invitation à dîner. C’est peut-être moi, vampire assoiffée de sang mâle, mante religieuse avant la copulation ultime…

© Elvis de Dravo
© Elvis de Dravo
● Je ne comprends pas. ● J’ai dit que je veux vous tuer. Click To Tweet

Il était arrivé légèrement en avance. C’était de l’impatience mais aussi le désir de prendre le dessus de la conversation ou de…la femelle admirative de ses exploits. Mais j’avais déjà prévu son coup. J’avais pris une table dans un coin sombre du restaurant. J’en avais choisi un très chic afin qu’il se sente rassuré par le luxe du lieu et ne se pose pas trop de questions. Il avait un goût infernal pour les couleurs vives. Ah, les névrosés de l’attention. Je me suis laissée aller au dangereux caprice de le faire attendre plus que nécessaire. Je voulais observer sa capacité à réagir au calme et à la solitude. Petit caprice amusant mais dangereux. Il risquait de ne plus prendre au sérieux « Mademoiselle Bissola, la journaliste ». C’était un homme du métier, quand même. Il voudrait me la jouer déontologie et professionnalisme.

Il se mettait à consulter sa montre à une fréquence de 4 coups d’oeil par minute. Plusieurs fois, il voulut se donner une contenance en commandant un verre mais le pauvre n’était pas à la hauteur du lieu. Après une inspection découragée de la carte des boissons, il la refermait délicatement. A la 15eme minute, il fit mine de s’en aller mais son ego l’en empêchait. On allait le consacrer vedette, lui qui a toujours été derrière la vitrine à rédiger des dépêches qu’on ne le laissait même pas lire aux auditeurs. Il allait devenir champion, convaincu d’être plus fort que les centaines d’autres candidats « panafricains ». Il était déjà le joueur de belote le plus fort de Niamechie. Le monde devait savoir son nom… Battement irrégulier des doigts sur la table, fréquence de consultation de la montre de 11 coups par minute, expression renfrognée: mon agneau était au bord de l’énervement. Secret de cuisson : pour un bel agneau blessé, des nerfs à vif.

Je rejoignis hâtivement Francis, une mine de circonstance plaquée sur mon beau visage et mon verre dans les mains. En voyant une belle jeune dame dans un coupé pagne androgyne et parfait se diriger vers lui, il perdit tous ses moyens.  C’est en bégayant presque qu’il se leva et me demanda:

  • Ma…Mademoiselle Bissola?
  • Je vous présente mes excuses, Monsieur J. Je vous attendais dans le coin juste là bas.
  • Et moi ici, depuis des siècles quand même, répliqua t-il vivement, sur le point de me servir sa « cheap soup » de déontologie.

Ce à quoi, je coupai court avec un sourire radieux et une réponse qui le fit s’asseoir automatiquement.

  • Vous êtes prêt à mourir ce soir? Ce n’est pas une tenue adéquate pour un mort ça. Quel fashion faux pas, Francis ! De quoi auriez-vous l’air sur le sol avec votre sang et ce vilain pantalon jaune ?

Il se mit à jeter des coups d’oeil apeurés. J’y étais allée trop fort?

  • Qui êtes vous ?
  • Je suis Charlie et je veux vous tuer.
  • Je ne comprends pas.
  • J’ai dit que je veux vous tuer. Quelle partie de « je veux vous tuer » ne comprenez-vous pas ?
  • Si c’est une blague, elle n’est pas drôle. Je pense que vous vous trompez de personne.
  • Vous croyez ? Né le 05 Octobre 1983. Vous avez eu un baccalauréat passable, au Lycée E* de Segafope. Pas un élève brillant, plutôt mal à l’aise avec les autres en raison de votre petite taille. 1m63, ce n’est pas très chic pour draguer des filles, n’est-ce pas? Vous avez une admiration incestueuse pour votre mère qui est d’une certaine manière la cause de votre vie amoureuse clairsemée. Les mères, toujours aussi dominatrices, hein ? Vous êtes journaliste radio sur la fréquence 116.04 FM mais chose interessante, personne n’y entend votre voix parce que vous êtes un petit homme insignifiant qui ne se venge de sa misérable existence qu’entre deux utérus pleins à l’heure où nous parlons. Rasseyez-vous et appelez votre deuxième femme. Le moindre geste brusque et mes amis se chargeront de lui tondre son gazon pour un accouchement forcé et filmé. Je vous promets de vous envoyer un DVD. Non, n’appelez pas le serveur. Il ne viendra pas. Vous ne me croyez pas? Donnez-moi votre téléphone. Appelons votre femme. Non, non, pas besoin du code. Je le connais déjà. Attendez, je vous passe un écouteur. Allo…
© Elvis de Dravo
© Elvis de Dravo

Avez-vous déjà vu un furet dans une cage? Il en était l’exemple parfait. Il suait à grosses gouttes. C’était dégoûtant mais je prenais mon pied. Il était acculé par cette situation rocambolesque, mon sourire ravi et une incompréhension qui le maintenait coi. Il semblait presque docile mais je ne le quittais pas du regard. Quand il entendit une voix sinistre répondre à la place de sa femme, ses yeux se mouillèrent. Oh, il devait aimer sa petite dame, quel dommage.

  • Non, pas ici. Vous me supplierez plus tard. Votre chemise est déjà assez mouillée comme ça. Allez, un peu de tenue, Francis. Un vrai homme ne pleure pas, votre maman ne vous l’a pas dit?
  • Je vous en prie. Laissez ma femme et laissez moi partir. Que voulez-vous ? De l’argent ? Ma maison ? Je vous assure que je ne dirai rien. Prenez mon portefeuille. Je n’ai rien fait à personne. Je vous en supplie, laissez-moi partir. J’ai deux filles, gémissait le futur macchabée deux ridicules larmes sur les joues.
  • Ne m’embarrassez pas, Francis. On est en public. Buvez un peu, ça va vous soulager, fis-je légèrement irritée par ses pleurnicheries.

Le restaurant s’était lentement vidé. Rien ni personne ne nous dérangerait, je m’en étais assurée. Je poussai mon verre vers lui, pour le consoler. Ce n’était pas personnel. Il devait mourir, c’est tout. Je devais l’aider à l’accepter, le pauvre petit. Mourir à 31 ans n’a rien de fun, quoi qu’on en dise. Mais ce n’était pas mon problème. Il aurait pu y penser avant de mettre deux doigts dans deux chattes. Il but sans faire d’histoires, persuadé que sa docilité serait récompensé. Pauvres chéris, qu’est-ce qu’ils sont naïfs.

  • Vous vous sentez bien mieux n’est-ce pas ? La drogue va bientôt faire son effet. Je vous emmènerai dans un endroit calme. Juste nous deux. Votre ex veut que je vous tue à bout portant. Attendez que je me rappelle précisément où elle les voulait. Hum….dans les couilles, oui et ensuite…hum, je ne sais plus trop. Ce n’est pas si grave, je vais vous tuer quand même. A la fin, je vais couper votre pénis. Je le mettrai dans ma petite boîte à bijoux, sous mon lit. Comment quelle ex ? Ouais, c’est ça. Il n’y a que les coupables qui nient. J’aime bien la manière dont vous écarquillez les yeux quand je parle. Non, je ne suis pas folle. Résistez encore un peu, je vais vous emmener dehors. Qui suis-je? Pardi, je suis Charlie. Bon, si vous voulez, Vicky en vrai. Mais chut…c’est un secret.

Je me rappelle du numéro 36 parce que ce fut le premier innocent que je tuai. Francis J. 04 balles. « La première dans ses couilles. La seconde dans son foie. La troisième dans ses poumons. La dernière pour sa tête. Laisse le coeur, même mort, il m’appartient. », me disait-elle.

© Elvis de Dravo
© Elvis de Dravo

 

Chapitre 3

A quel moment change-t-on ? A partir de quand devenons-nous les monstres que nous ne pensions jamais être ? A chaque vie que j’ôte, à chaque gorge que je tranche, à chaque corps que je viscère, j’oublie qui j’avais été. C’est comme si tout ce sang m’enveloppait, et que sans me salir, il me lavait de cette femme que j’avais pu être. Chaque cadavre, chaque pénis tranché était une exuvie. J’étais Vicky et Charlie. Des fois, j’étais plus Charlie que Vicky. Parce que Vicky mourrait de plus en plus.

A quel moment devenons-nous des monstres ? Il y a les premières fois. Les premières fautes, les premières désinvoltures, les premiers regrets et les premières récidives. Ces premières deviennent de douces routines. Routines lénifiantes, anesthésiantes, changeantes. Comme cette femme, sous morphine…que je m’apprête à tuer.

J’avais tué un innocent. C’était une première qui m’avait troublé plus que toutes les autres. Plus que ma première traque, plus que mes premiers risques, les premiers couacs, les peurs. Plus que celle-ci.

© Darios Tossou
© Darios Tossou

Francis J était innocent. Mais il était mort pour avoir vu mon visage. Il n’avait pas trompé sa femme. Il n’avait fait aucun mal à une femme. Je ne le sus que plus tard, après que son cadavre soit entièrement froid. J’avais creusé plus profondément ce drame ménager.

Les chattes sont rancunières. Je découvrais qu’elles sont plus rusées. L’esprit humain est retors. Mais que dire de celui de la femme ? Click To Tweet  Il est fin et aiguisé comme une lame. Pas de ces lames grossièrement taillées, non. L’esprit de la femme est une lame aussi fine qu’un fil, aussi invisible qu’un souffle. Il est comme attaché de part et d’autre de votre chemin, prêt à vous scinder le cou en deux, sans bruit, sans effusion, sèchement et avec efficience. J’adore les chattes. Elles me le rendent bien. Mais celle-ci s’est crue plus intelligente que moi. Elle s’appelait Olayidé. Je ne sais pas comment elles apprennent mon existence mais elles savaient toujours comment procéder. Qui a dit que les femmes ne se soutenaient pas ? Olayidé a aimé ma page Facebook « Je suis Charlie », le 26 août 20XX à 15h 43. A 16h 10, elle recevait un URL onion de mon chatbot, qui avait bien évidemment pris le soin de scroller son profil à la recherche du moindre indice douteux.

Le 27 août à 07h 23 min, je refaisais le tour de son profil et je m’assurais de l’identité de Olayidé J, épouse de Francis J et mère de deux enfants. C’était une femme plutôt simple, plutôt tranquille, plutôt soumise. Olayidé est de ces femmes qui ne sont heureuses qu’enfin mariées. Ces petites pestes ou princesses patriarcales qui ont accepté la place que le système leur laissait sans broncher. Oui, fleur bleues, vierges au mariage, non je ne sors pas la nuit, je suis enfant de Dieu, je me respecte, mon mari est mon chef, mes enfants mon devoir…et patata et patati. Je ne m’intéressais jamais aux profils des femmes qui m’écrivent. Il y en a de tous les types avec la même ambition : se marier ou se venger. Olayidé J était une belle femme. Ses lèvres charnues suffisaient à faire son charme. J’avais rarement vu une femme lippue aussi rayonnante. Le reste de son visage n’avait rien d’extraordinaire mais elle savait se mettre en valeur grâce à quelques merveilles du maquillage. Le résultat en était bluffant mais elle ne postait que deux ou trois photos dans l’année. 04 photos de profil pour 05 ans sur Facebook c’était légèrement suspect. Cette femme en cachait une autre.
Elle était une femme au foyer. J’avais engagé trois filles pour enquêter sur elle, de manière plus intrusive que son compte facebook que j’avais hacké en moins de deux.

Elle avait tout abandonné pour cet homme : sa virginité, sa jeunesse et son travail. Click To Tweet Quelle connasse ! Et comme toutes les femmes, elle s’en était pris plein la gueule le jour où elle sût qu’aucun sacrifice ne pouvait retenir un homme. Francis J la traitait avec rudesse une fois l’euphorie des premiers jours d’amour passée. Il lui reprochait le crépuscule et l’aurore. Il lui reprochait son chômage à elle et son échec à lui. Il lui reprochait la récession économique et la pluie. Olayidé lui fit un, deux enfants, à chaque fois parce qu’on lui disait qu’un enfant apportait plus de bonheur au foyer. Mais que peut changer un fœtus dans le cœur d’un homme ? Le monde a tant sur-joué la maternité qu’on la croit panacée. Click To Tweet

Un jour, Olayidé est allée voir ailleurs les langues qui lui disaient qu’elle valait mieux, qu’elle méritait mieux et qu’elle était trop belle pour être malheureuse. La pauvre s’est jetée désespérément dans une relation extraconjugale qu’elle considérait comme sa bouffée d’air. Comment une femme élevée aussi dignement se retrouve-t-elle à quatre pattes dans un lit qui n’est pas le sien ? Quand est-elle devenue ce monstre qui une fois enceinte de son amant voulu tuer son mari qui refusait d’assumer une grossesse dont il n’est pas le concepteur? Quand est-elle devenue cette menteuse effrontée et peu scrupuleuse qui m’engagea pour tuer un innocent ? Quand est-ce que cette connasse a eu le courage de penser que j’allais laisser tomber cette affaire, une fois sa vengeance assouvie ? Elle l’emportera au paradis.

  • J’étais enceinte de six mois quand cet enfoiré m’a avoué qu’une autre femme était enceinte de lui. En 04 minutes, il nous a détruits. Il a détruit cette famille qu’on a pris 07 ans à construire. Que vais-je devenir maintenant sans le père de mon bébé ? Il m’a abandonné moi et ses enfants pour rejoindre cette pouffiasse. Il ne pense plus à nous, il ne nous donne plus rien. Je veux qu’il meure, Charlie. Tue le Charlie. Il s’appelle Francis J. Tire lui quatre balles. La première dans ses couilles. La seconde dans son foie. La troisième dans ses poumons. La dernière pour sa tête. Laisse le cœur, même mort, il m’appartient. Je le veux intact. Merci Charlie. 
  • Adresse ? 
  • Maison 248. Niamechie. 
  • OK. 

Le 02 Octobre 20XX, le corps de Francis J était retrouvé sans cœur, sans pénis et sans vie, criblé de 04 balles, sur les marches de la passerelle du centre-ville, à quelques malheureux kilomètres de Niamachie, son domicile. Son pantalon jaune tâché de tant de rouge, aussi poisseux de loin que de près avait attiré les regards d’un lève-tôt curieux. Les forces de l’ordre conclurent à un crime rituel, comme il est de mise dans les pays africains où l’imagination la plus débordante est enfermée dans les tréfonds des croyances mystiques. Les tueuses en série qui raffolent des pénis morts et des cœurs éteints ne sont que des sorcières à la recherche d’un peu de vie…n’est-ce pas Messieurs les policiers ? Craignais-je un jour qu’on découvre mon existence et qu’on me fasse payer tous ces crimes ? J’y pensais certaines fois pour le plaisir d’en rire. La flamme qui brûle en moi vient de l’enfer… Click To TweetPourquoi aurais-je peur donc ? Je suis le feu, l’incendie et le kérosène. Je suis la femme flamme.

© Elvis de Dravo
© Elvis de Dravo

Il y a deux jours, j’envoyais à Olayidé son cœur si désiré, dans un petit coffre emballé comme un cadeau de noël. Par ces couleurs, je rendais hommage à Francis J, ce névrosé de l’attention qui n’aurait vraiment pas dû porter ce vilain pantalon jaune. J’avais vu les photos de son cadavre au journal télévisé. C’était vraiment horrible ce choix vestimentaire. Ces hommes qui pensent que la mode n’est pas l’affaire de tous me déçoivent. Quelle dommage que ses dernières photos n’aient pas rendu gloire à l’homme simple et complexé qu’il avait été. J’avais donc pris le soin d’harmoniser les couleurs de l’emballage. Un joli cœur tout frais, bien conservé dans son formol. J’y avais ajouté une note pour sa veuve noire en espérant qu’elle le comprenne avant que je ne vienne à elle.

« Charlie n’oublie personne. A bientôt, Olayidé. ».

Aujourd’hui, à 10h 26 min, une femme reçut la visite de deux hommes habillés en agents de la société nationale de l’eau. Ils frappèrent deux coups à sa porte. Habillée légèrement d’une robe en nylon qui couvrait des seins alourdis par une prochaine parturition et un ventre de 08 mois et 03 semaines, elle leur ouvrit la mine épanouie.

  • Entrez, leur dit-elle. Le compteur est dans l’arrière-cour. J’espère que la facture n’est pas salée hein.

Dans un quartier déserté par ses fonctionnaires d’habitants, où le voisin le plus proche est assez loin pour ne pas entendre vos cris, pourquoi donc s’agiter dans tous les sens ? Pourquoi en faire tellement que ces gentils messieurs venus préparer mon travail soient donc obligés de lui administrer de la morphine ? Et en une quantité trop maigre pour qu’elle n’ait pas mal. Ni elle ni le bébé ne devraient souffrir…avant que je ne vienne.

© Elvis de Dravo
© Elvis de Dravo

Deux heures après, j’étais donc là, au chevet d’Olayidé, attendant qu’elle se réveille pour la tuer. J’avais quelques petites questions innocentes à lui poser. Mon masque complétait étrangement cette belle robe bleue et mon écharpe rouge jeté avec désinvolture autour de mon cou. Les gars avaient suivi mes instructions au pied de la lettre comme d’habitude. Olayidé était attachée à son lit, toujours endormie. Elle avait été déshabillée sans brusquerie et allongée sur le dos. On avait posé des alaises sous ses fesses. Deux gels de prostaglandines lui ont été administrés par voie vaginale. Une pince, des gazes stériles, des éponges propres et quelques perfusions étaient disposés sur sa table de nuit. J’avais apporté le reste du matériel à savoir des chaussettes, des bonnets et des habits unisexe pour bébé. Elle avait déjà perdu les eaux…

Selon mes estimations, elle se réveillera dans une dizaine de minutes, voudra crier mais le bâillon enfoncé dans sa bouche l’en empêchera. Elle voudra me demander comme tous les autres : « Qui êtes-vous ? », cette stupide question qui les empêche d’aller à l’essentiel. Qui je suis importe-t-il ? Pourquoi ne commencent-ils pas par me demander ce que je leur veux ? C’est plus logique, non ? Quand on est sur le point de mourir, on devrait rassembler ses dernières cellules grises, nom d’une pipe !

En attendant notre prise de contact, je me couchai à côté d’elle dans le lit et j’allumai un bon gros joint. La fumée blanche et lourde emplissait la chambre et parfumait délicieusement l’air. Je m’amusais à en faire des bulles ou à les retenir plus longtemps dans ma poitrine. Ce qui m’obligeait à tousser dans un éclat de rire, bien placé. Je n’étais pas particulièrement heureuse d’être là ou de faire ça. Mais, il le fallait bien. Personne ne se paye ma tête. Click To Tweet C’était juste la première fois que je ferai accoucher une femme…

Je reçus un violent coup de pied dans l’aine entre deux smock tricks. Ma patiente m’annonçait ainsi gentiment son réveil. Je rebondis promptement pour lui attacher jambes pendant qu’elle se débattait comme un beau diable. Quelle énergie ! Le bébé ne doit pas être bien loin. J’étais délicate, précautionneuse et douce comme une femme que j’ai connue il y a quelques années. Les bébés sont des êtres plutôt fragiles et je voulais celui-ci vivant avant la fin de la messe. Olayidé criait de toutes ses forces mais ce n’était que de sourds grognements en raison du bâillon. Etait-elle plus belle, nue, dans ce drap bleu, avec cette chatte dilatée et poisseuse, décoiffée ? J’enlevai mon écharpe puis je me mis à chercher sur la table de nuit, de quoi lui arranger la coiffure. L’accouchement c’est sale mais on peut rester classe. Je lui peignais les cheveux sur le côté, comme si cette masse défrisée n’était qu’une frange unique. Elle me suivait du regard hébétée et apeurée. Devinait-elle déjà qui j’étais ?

© Darios Tossou
© Elvis de Dravo

Il était près de 15h. Et les contractions étaient encore irrégulières. J’enfilai des gants stériles puis je m’assis à ses côtés pour insérer trois doigts en elle. 8 cm…, hum, essayons autre chose. Je les tournais à l’intérieur, un sourire dans le coin, tant je trouvais la situation amusante. Elle me regardait toujours les yeux grands ouverts, poussant ses grognements mais incapable de bouger. Le masque dissimulait mon regard et mon nez. Mes cheveux avaient été relevés dans un chignon que retenait un foulard.

Je fis cette opération pendant une minute à peine avant de me tourner vers ses seins. Je saisis ses tétons, que je triturais machinalement avant d’en mettre un dans ma bouche pour les mordiller sensuellement. Ma foi, c’était assez agréable. Mais ce lait qui dégoulina dans mon palais, quelques instants après avait un goût âcre et insipide. Seuls des nouveau-nés pourraient y prendre plaisir. Nous gardions les yeux l’une sur l’autre comme si…c’était un viol qui plaisait bien à chacune. Click To Tweet

Je lâchais ses seins, dans un gémissement de regret pour retourner à son vagin. Le col de l’utérus était dilaté à point. Les contractions étaient de moins en moins espacées. Elle en avait une toutes les 70 secondes. Nous étions tous les trois prêts.

C’est alors que je parlai.

  • Bonjour Olayidé. Vous avez reçu mon cadeau de noël ? Noël…ou plutôt halloween, vu le contenu et la période. A chaque contraction, poussez. Entre chaque contraction, respirez. C’est aussi simple que ça. N’essayez pas de vous en empêcher ou de vous débattre. Sinon, vous perdrez votre bébé. Compris ?

Elle hocha la tête, dans un grognement poussé. Elle devait avoir très mal. C’était plaisant. Je me mis à lui faire la conversation en l’aidant à pousser pour expulser l’enfant.

  • Encore une fois. Alors, pour la peine, je tiens à vous dire que je ne suis pas lesbienne et que ce n’était pas un viol. J’essayais juste de provoquer la sécrétion de l’ocytocine. Vous savez, cette hormone adorable qui va m’aider à sortir le bébé ? Vous allez m’aider, n’est-ce pas ? Oh, avant que je ne finisse, je pose ceci juste ici, à votre chevet. C’est celui qui a servi à tuer Francis J, votre ex-mari, celui qui n’est pas le père de cet enfant dont je vois la tête. Allez, Olayidé, encore un effort. Respirez puis poussez. Maintenant. Donc, je disais que j’avais découvert votre petit mensonge. Ce n’est pas bien de mentir, Olayidé. Quel exemple pour vos enfants ! Poussez ! Je suis venue vous le faire savoir, très gentiment. Je vous tuerai juste après. Bravo ! Vous êtes magnifique ! Et lui aussi…c’est un garçon !! Félicitations!

Je sortis le nouveau-né de son utérus avec un peu de maladresse. J’étais émue malgré moi. Je l’enveloppai soigneusement d’une éponge propre après lui avoir essuyé la tête. Mon esprit était embrouillé. Je transpirais et je m’emmêlai les pattes. Pourquoi ne criait-il pas ? Qu’avais-je lu sur internet déjà ? La fessée ou les chatouillis. Je ne pouvais pas me résoudre à lui faire mal sans savoir s’il était vivant. A quoi cela aurait-servi ? Je lui chatouillai donc la plante des pieds, complètement perdue entre ce petit garçon et moi. Que son zizi était tout riquiqui… ! J’espère qu’il ne finira pas sous mon lit. J’éclatai de rire en même temps qu’un cri guttural qui sorti de sa poitrine si menue. Il allait bien. J’étais fière de moi.

Je posai l’enfant sur le ventre d’Olayidé après avoir coupé à l’aide de la pince le cordon qui les reliait. Elle pleurait, je ne sais de quoi. Le bébé allait bien, non ? Je retirai mes gants après avoir arrangé le lit et les draps. Tout ce sang rendait la pièce un peu laide. Je remplaçai les alaises pour l’expulsion du placenta. Mon travail était presque fini.

Je revins vers elle, quelques minutes après pour calmer le bébé qui pleurait toujours et l’habiller. Ce poupon me plaisait bien. Je l’enveloppai de mon écharpe rouge pour le remettre dans le sein de sa mère, le temps qu’on discute entre femmes. Je me saisis de mon revolver et je vérifiai combien de balles il me restait. Click To Tweet

  • Ma chère, je tue les hommes. Mais ça vous le saviez déjà. Quoiqu’ils aient tous tort dans ce joli système patriarcal où vous vous sentiez bien, je ne tue pas les hommes innocents. Et par-dessus tout, je n’aime pas servir d’obus. Vous êtes très courageuse. Je vais vous retirer le bâillon et vous allez répondre à quelques questions. Vous êtes toujours attachée et le bébé est posé en équilibre sur votre ventre. Si vous faites quelque brusquerie, il pourrait tomber ou je pourrai le buter. En plus, il ne faudrait pas le gêner. Il est à table. D’accord ? Restez digne, comme une bonne mère. Voilà, c’est parfait. Pourquoi m’avoir fait tuer Francis ? Pourquoi lui et pas le père de votre enfant ?

Elle prit quelques minutes pour tousser et cracher dans une serviette. C’est d’une voix enrouée mais qui laissait deviner un délicieux timbre qu’elle me fit sa confession.

  • Que penseraient mes parents, mes amis s’ils apprenaient que j’avais trompé Francis ? J’ai essayé d’avorter mais je ne savais pas comment procéder. En plus, la Bible nous interdit l’avortement. C’est un péché mortel.
  • Et le mensonge ? L’adultère ? Le meurtre ?, répliquai-je complètement interloquée, mon arme posée sur mes cuisses.
  • Je ne pensais pas que vous le feriez. On m’avait parlé de vous et dans un moment de colère, je vous ai écrit. J’étais enragée. Il ne pouvait pas me faire ça, alors que j’ai tout enduré.
  • Ils sont tous ainsi, vous savez.
  • Je lui ai tout donné. J’ai été une épouse gentille, compréhensive. Si c’était lui qui avait eu un bâtard, on m’aurait demandé de rester, de le comprendre, d’accepter. J’étais fatiguée de tout accepter. Quand j’ai fauté, je m’attendais à un peu plus d’indulgence. Il pouvait bien me pardonner avec tout ce que j’ai fait pour lui ! Après tout ce qu’on a vécu. Il pouvait bien m’aider à avorter ou garder le bébé ! Non ! Il a préféré me quitter pour engrosser une autre !

Elle criait presque, mais toujours sans faire bouger son gamin, qu’elle tenait du bras gauche à présent. Je lui avais détaché le bras par égard pour le bébé qui glissait un peu trop dangereusement de son ventre.

  • Et le père du bébé ?

Elle se mit à bafouiller des explications confuses où j’appris néanmoins que le salaud avait fait honneur à son sexe en disparaissant, une fois la graine plantée. Pour elle, il n’était pas une menace parce que son intérêt le porterait plus à la fermer qu’à en faire une gloire. Mais Francis, en abandonnant leur foyer, l’exposait à la vindicte populaire que les femmes ne connaissaient que trop bien.

  • Vous vouliez tellement préserver votre image de femme parfaite que vous avez tué votre mari. Comment vous sentez-vous à présent ? Laissez-moi tenir le bébé, je pense qu’il est endormi.
  • Je croyais bien faire. Plus jamais, je ne trouverai de mari si les gens apprenaient ça, ajoutait-elle en m’aidant à tenir l’enfant.
  • Il n’y a pas que ça dans la vie, Olayidé. Vous avez vos filles. Elles sont chez leurs grands-parents actuellement, n’est-ce pas ? Mais vous avez raison. Vous ne trouverez plus jamais de mari. Comment comptez-vous appeler votre garçon ?
  • Je ne sais pas. Charlie comme vous ?
  • Non, le nom de son père fera l’affaire, lui répondis-je tout sourire. Je sais que c’est par amour que vous l’avez laissé filer. Une femme sait toujours trouver le chemin d’un homme.
  • C’est vrai que je l’aimais. Il s’appelait Ulysse. On s’était rencontrés au supermarché, où il travaillait en tant que caissier.
  • Oh un caissier, et il est parti sans demander son reste ou son fils ?
  • Je suis retournée voir, mais on m’a dit qu’il n’y travaillait plus. Il avait aussi déménagé. L’enfoiré.
  • N’y pensez plus, maintenant. C’est fini.

Elle était essoufflée. Je m’en voulais de plus la fatiguer. Je déposai un instant le bébé sur le lit pour porter le kangourou et préparer mon sac au départ. Un tour à la cuisine me permit de retrouver une dizaine de tickets de caisse que j’enfouis dans mon portefeuille. Revenue dans la chambre, je la voyais à peine lucide me suivre du regard. Je pris son téléphone, et je mis celui qui s’appellerait désormais Ulysse Francis J dans le kangourou. J’avais fini, mon travail. Enfin presque. Où ai-je donc posé ce foutu revolver ? Click To Tweet

  • Où allez-vous avec mon enfant ?, me fit-elle dans une supplique sincère.
  • Je vais le déposer chez Mme Francis J deux. Ne vous inquiétez pas, il aura tout ce qu’il faut pour grandir sainement. Je l’ai surveillée un peu, cette dame. Elle fera une bonne mère pour lui.
  • Je peux m’en occuper, je vous assure. Je ne recommencerai plus. J’ai déjà deux filles vous savez. Je ne suis pas une mauvaise mère, je vous assure. Laissez-le-moi, je vous en supplie, pleurait-elle en se débattant et faisant glisser le placenta hors de son vagin. Je prendrais soin de lui. Vous n’aurez qu’à me surveiller. Je vais me concentrer sur mes enfants désormais. Je…

Elle pleurait encore quand je lui tirais une balle dans la tête.

© Darios Tossou
© Darios Tossou

Chapitre 4

“I’m a fucking woman and this is my life.”  – Minnie


« J’ai ce vœu coincé dans mon ventre. Il y est depuis des mois, depuis ce fameux soir et ce dramatique matin. C’est un vœu qui prie, espère, rêve et persévère. C’est aussi un vœu qui se meurt de ne pas être vécu. La vie m’a appris les formes de l’amour. Tu m’as appris ce que c’était d’aimer.

Pour les gens comme nous, maudits à être différents, l’amour est une faiblesse et une chance.

L’amour c’est aimer pour aimer, aimer l’autre même dans le vide de son absence. Aimer juste et aimer l’aimer. Aimer l’autre qu’on vive cet amour ou pas. Chérir souvenirs et enfanter souhaits. Ne rien lâcher, donner…tout.

Je suis faible aujourd’hui non pas de t’aimer mais de trop t’aimer. Est-ce une lettre d’amour ou un autodafé ? J’écris, en espérant créer. J’ai pris mon cœur à bras le corps pour le déposer entre ces quelques lignes. Tu vois, il n’en reste plus rien.

© Germano Miele
© Germano Miele

Être avec toi, vivre, rire et mourir avec toi, toi, toi et moi, tel est mon macabre vœu. Je suis la psychopathe obsédée par ta voix, par ton sourire, par ton absence et par ton odeur. Qui eût cru qu’il suffisait d’un seul désir pour éclipser tous les autres ?  Qui croira que je suis tombée d’amour et que je n’ai plus aucune envie de me relever ? Je veux rester couchée là, à ton côté, sur le sol de nos passions, regardant les projections de nos doigts.

Je te veux, Charlie.

Je me sens bête d’écrire entre ces lignes, ce vœu si intense qu’il me fait bégayer la plume.

Brûlons, je t’en prie. Cet amour est un essence et je suis en feu. Aimons-nous pour l’instant présent, demain matin et le reste de nos soirs.

Je te veux.

Cette lettre, ces « veux », toi-moi, nous,

Je nous vœu. »

J’éclatai de rire comme à chaque fois. La célèbre réplique de Coco Chanel me vint aux lèvres, et comme si elle m’entendait, je répondis.

  • Oh mon cheri, successful women do not fall in love.

Je n’eus pas le plaisir d’y répondre plus amplement parce qu’un cri perçant vint troubler l’immeuble. Dans ce quartier populaire, en dehors de la périphérie, il n’est pas rare d’en entendre des douloureux et des doucereux. Il n’y a rien de mieux qu’un quartier pourri pour se cacher. Qui fera attention à moi, entre les caïds, les prostituées, les meurtres et les pauvres ? Je n’étais ni l’un ni l’autre mais je pouvais me servir d’eux comme cape. Et puis, j’avais besoin de ma dose.

© no tsrd
© no tsrd

Je n’arrêterai jamais de fumer. Les octaves de Yôkaï s’élèvent aussi lentement que ces volutes. Avant que je ne puisse identifier le morceau, le jazz dansant de Melody Gardot me cloua le mégot entre les lèvres, et la main posée sur mon Derringer. « Quiet fire » était la parfaite chanson pour ce moment mais aussi la raison pour laquelle, j’aurais toujours un joint entre les doigts. Parce que ça m’apaisait. Quiet fire. Toute cette colère, toute cette violence, toutes ces pensées ne m’avaient pas encore tuée parce que le cannabis était mon lénitif. Et aujourd’hui, j’en avais vraiment besoin…

© Elvis de Dravo
© Elvis de Dravo

Le bébé était mort. Click To Tweet Ulysse Francis J était mort. Ce tout petit être que j’avais mis au monde avant de buter sa connasse de mère avait été tué par ses connards de grands-parents. Les hommes en faction devant la maison de ces enfoirés m’en avaient informée à l’instant même. Et là, je caressai l’idée de tuer toute cette famille qui aimait décidément que je me mêle de ses affaires. La mort d’Olayidé avait bien évidemment fait la une. Une femme enceinte retrouvée avec une balle dans la tête et sans son fœtus, seule et enfermée chez elle, le top des sujets sensas’. Personne ne fit le lien avec son ex-mari, retrouvé mort un mois plus tôt. Personne ! Dans ce foutu pays qui croit plus aux choses invisibles qu’aux preuves matérielles ! De la police aux populations, ce n’était que l’œuvre mystique des forces occultes. Les grands-parents qui retrouvèrent leur petit-fils sur leur terrasse le lendemain, n’eurent qu’un seul but : l’exorciser par tous les moyens et surtout en lui mettant au cou une chaîne supposée le protéger des démons qui avaient tué sa mère. Chaîne avec laquelle le nourrisson s’était étouffé cette nuit. Les connards ! Une bande d’illuminés religieux !

Voilà pourquoi je n’arrêterai pas de fumer ! Parce que le monde prend un malin plaisir à m’énerver, à créer injustices sur injustices, à dire conneries sur conneries, à chercher des vérités dans les peurs. Parce que j’en ai plus qu’assez de me défendre d’être ce que je suis et de vouloir mieux. Et que moi, je ne peux pas tuer tout le monde ! Click To Tweet

© Paulo Gomes
© Paulo Gomes

Dans un accès de colère, je faillis tirer dans le plafond, agacée par les disputes répétitives de ce couple que j’avais pour voisins. L’alerte de mon téléphone m’en avait dissuadé une fois déjà. Ce message envoyé à « Je suis Charlie » avait l’air pour le moins singulier. Pour beaucoup, ce n’était qu’une belle lettre d’amour de plus…une très belle lettre d’ailleurs. Tellement belle que je pouvais la lire mille fois et la redécouvrir 1000 autres fois. J’en connaissais les moindres émotions. Chaque virgule et chaque accent me parlaient mieux qu’à quiconque parce que c’est moi qui l’ai écrite, un certain jour, une certaine nuit où tout était différent.

Pourquoi certains couples trouvent leur équilibre en s’envoyant en l’air et d’autres en s’envoyant des noms d’oiseau ? Et pourquoi certaines femmes aiment tant se réfugier derrière l’amour ? Comme si leurs souffrances seraient récompensées enfin par un bonheur sans fin. Ceux qui prétendent être heureux en amour sont soit des hypocrites soit des imbéciles. Soit des joueurs soit des blessés. Soit des résignés soit des cruels. Ou soit des personnes qui acceptent la part de souffrance que porte le fait d’aimer quelqu’un…

L’amour c’est aimer pour aimer, aimer l’autre même dans le vide de son absence. Aimer juste et aimer l’aimer. Aimer l’autre qu’on vive cet amour ou pas. Chérir souvenir et enfanter souhaits. Ne rien lâcher, donner…tout.

© Dayane Alao
© Dayane Alao

Je ne voulais tuer personne cette semaine. Click To Tweet Mais cette lettre, je devais l’oublier pour un instant.

Les Nayé…un couple très passionnant qui avait le don de tricoter et de mettre mes nerfs en pelote. Ils s’envoyaient rarement en l’air. Je pense qu’ils s’excitent plus en se disputant. Et M. Nayé ne jouissait qu’en entendant Mme Nayé crier de douleur. Ah les clichés ! Trois ans que je les fréquente et il ne s’est passé une seule semaine sans que cette dame ne se prenne un coup de pied ou une baffe. On arrivait à se demander pourquoi elle restait là…à accepter qu’une violence irraisonnée. Mais les femmes ont leurs sottes raisons que la raison elle-même préfère ignorer. Click To Tweet C’est l’excuse classique des enfants mais putain de merde, ils n’en avaient qu’un. Et pour ce seul rejeton, Mme était prête à tout encaisser. Insultes et intimidations, viol et violence.

Je n’ai jamais voulu m’en mêler. D’abord par peur de griller ma couverture de vieille fille insipide et ensuite parce que j’espérais secrètement qu’elle m’écrive…

« Je m’appelle Amina et mon mari me bat. Aidez-moi, Charlie ». Deux phrases et je venais à son secours. Enfin, parce que je pouvais l’éliminer sans me salir. Le quartier était plein de personnes avides de petits boulots du genre. Mais, qu’il la tape aujourd’hui où j’ai le malheur d’être chez moi, à la recherche d’un peu de vide, aujourd’hui où Ulysse Francis J. n’est plus, où je devais recevoir cette lettre…Il aimait bien la cogner, aujourd’hui j’en ferai le taureau de mon sacrifice.

J'ai ce vœu coincé dans mon ventre. Click To Tweet

 

Chapitre 5

L’acte. C’est de cette drôle de façon que les humains d’ici désignent le coït. Pour eux, c’est une expression pudique pour un besoin primaire, rendu répugnant par les religions, les morales et ces vulgaires croyances que créent l’ignorance et l’habitude. Quand j’ai rencontré Vodoo, elle s’appelait encore Amina Nayé. Elle habitait encore avec ce clochard qui la ruait, la traitait de tous les noms et pire, osait le faire devant leur enfant. Elle était encore une femme faible, complètement avachie sur ses fausses croyances. Elle donnait son corps pour servir. Elle était mariée pour servir. Elle mangeait pour servir. Elle se faisait belle pour servir. Elle respirait pour le servir. N’est-ce pas lui, le maitre tout puissant après Dieu ? Elle ne se rendait pas compte qu’elle n’était pas encore en vie. Quand j’ai rencontré Vodoo, c’était pour l’accoucher. Click To Tweet Après elle, je n’ai plus jamais travaillé seule. Elles sont venues avec Vodoo, les Charlottes.

La première fois que Vodoo m’a parlé de sa fille, elle tenait encore dans la main le couteau qui l’avait aidée à couper le cordon ombilical qui ne la retenait pas à moi, sa mère mais à cette partie pourrie d’elle-même.

  • Elle s’appelle Titilayo. Bonheur éternel, dit-elle en essuyant le mélange homogène de sang et de morve qui coulait sur sa bouche.

J’avais du mal à parler, éblouie par le spectacle qu’elle m’offrait couchée sur son mari qu’elle avait poignardé, 10 minutes d’affilée sans qu’aucune éclaboussure, aucune pitié, aucune humanité ne vienne entacher sa rage. Elle avait mal et elle avait trouvé le moyen de le lui dire. J’étais fascinée par cette femme qui avait eu le courage de dire non sans fuir. Elle avait dit non de la plus belle des manières. Ne disent-ils pas fièrement qu’il faut arracher l’oeil qui vous fait pécher ? Amina avait coupé son bras gauche. Elle s’était tuée en tuant cet homme. Et en même temps, elle était née.

  • Ma fille m’a demandée hier c’était quoi un ange. Je voulais lui répondre que c’était elle. Mais je lui ai dit que c’était des gens qui habitent au ciel. Qu’est-ce qui amène un enfant à demander ce qu’est un ange ? Se réfugiait-elle dans un paradis artificiel quand elle voyait son père me réduire en un déchet ?

Il y a de ces événements dans la vie qui amènent d’un point à un autre comme des accidents à des accidents. Ou à des incidences. Ce matin, à l’aube, il s’était mis à la toucher. Comme hier, elle était amorphe. Ne désirant rien, ne réclamant ni orgasme ni tendresse, elle était une pierre morte qu’il triturait pour rendre pain. Elle était indifférente à tout ce qui l’entourait sauf à Titilayo. Je lui filais mon joint pour la détendre. Les voies du seigneur sont impénétrables mais pas celles des paradis artificiels. Click To Tweet

Elle le considéra un instant comme elle avait regardé son pénis en érection ce matin-là  Je crus qu’elle dirait non de la tête, refusant ce paradis artificiel avec autant de hargne que sa fille désirait aller au ciel. Mais, elle était à bout de souffle. Elle sentait l’horreur remonter ses boyaux comme un mille pattes . Après avoir laissé place au courage, elle ne sentait plus la force de supporter le liquide poisseux étalé sur sa poitrine, sur ses jambes et sur le sol.. Je pensais que c’était sa première fois. Elle pensait que ça l’était aussi. Quand on a inhalé plus de fumée avec sa cuisinière de charbon qu’avec des narcotiques, on ne fume pas pour la première fois. On change juste de matière et de manière.

  • L’aimer c’était juste le laisser entrer dans une cavité de mon corps, disait Vodoo, le joint entre le pouce et l’index, comme si elle avait toujours su comment le tenir.

Elle était la fille qui tuait toute érection par l’indifférence. Mais ce matin-là, rien n’aurait pu la sauver de cet énième, heureusement le dernier, assaut sexuel. Il ne la désirait pas particulièrement. Il voulait juste jouir. Il avait confiance en sa mission. Elle était bien trop faible pour lui résister. Elle avait été joliment travaillée pour lui ouvrir les portes, à chaque fois qu’il se sentait un peu…tendu. Elle était son violon du soir, son repas de guerrier, sa récompense et sa consolation. Une biche suspendue à ses fantasmes d’héros inné. Il croyait être le ciel, dieu et le soleil. Et elle, la mère, la machine-à-laver, le sèche-humeur, la cuisinière, la serpillière, la poupée mais l’assistée. Il pensait récolter un impôt honorable à chaque fois qu’il la pénétrait. C’était sa chose, sa femme. C’était son dû. Click To Tweet

Il avait oublié que le premier Homme sur terre était une femme enceinte. Il avait oublié qui possède la vie et reste si doué à la reprendre. Elle était La Mère. Le commencement et la fin. Le Messie et Judas dans une danse endiablée. Elle était Sa Mère. Si seulement, il avait su baisser ses yeux, enlever ses poutres et se prosterner. Si seulement, il avait su qu’il était le serviteur et pas le maitre. La création et pas le créateur. Si seulement cette vulgaire crapule fait de poussière et de volonté de Femme, avait su que les femmes étaient le Divin de l’univers. Il pénétrait dans un temple sans se déchausser, sans se purifier et sans prier pour y entrer. Il avait failli par son impertinence et son attitude blasphématoire. Ce fils de femme avait oublié de vénérer. Et aujourd’hui, elle avait oublié de pardonner. Elle avait frappé, une fois, deux fois et trois fois directement dans ces drapeaux mâles de la perdition. Elle en avait eu assez de ne tuer que des érections. Elle avait écrit une histoire d’amour avec son sang. Une déclaration d’amour à elle-même, pour qu’elle cesse, pour qu’elle vienne et pour qu’elle devienne Vodoo, la Femme.

© Meskora Samuelle Amoussou

Certaines ont une mère. D’autres vivent avec deux mères, voire plus dans d’autres contextes encore plus étranges. Et puis il y a celles qui ont deux mères: la mère qui les met au monde par le vagin et la mère qui le fait par l’esprit, par la résilience et par une magnificence au-delà de la dernière merveille. C’est-à-dire elles-mêmes.

Et puis, il a Vodoo, qui a eu une mère. Il y a Vodoo qui s’est ensuite donnée la vie sur les cendres d’un mari violent. Puis, la Vodoo, que j’allais mettre au monde en lui apprenant que se mettre au monde est le destin des femmes. Ne sont-elle pas le sel de la terre, le ciel de la terre, le seuil de l’univers ?  Et oui, j’ose le dire, exaltée pas mes sens mis en tourbillon par du THC. J’ose oser le blasphème. J’ose dépasser les bornes. J’ose ! Je suis femme ! Je suis Dieu ! Je suis l’Alpha et l’Oméga ! Tout ce qui commence par moi meurt par moi.

Je suis femme ! Je suis l'Alpha et l'Oméga ! Tout ce qui commence par moi meurt par moi. Click To Tweet
© Meskora Samuel Amoussou

Je regardais le macchabée. Il n’était plus que de la viande saignante. Il était à présent le vestige contrefait et putréfiant d’un ancien autel de la vanité. Lui, l’homme. Lui, le coq ! Oh, grand serviteur de la masculinité. Akadiri Nayé, cadre plongeur dans un grand restaurant de la ville était mort, assassiné par sa femme Amina Nayé. au milieu d’un viol conjugal de la dernière bestialité. C’était de la baise sponsorisée par la société ! Parce que bien-sûr, une femme ça ne dit pas non à son mari ! Une femme, ça ouvre et ça ferme ! Ce grand garçon qui a perdu ses illusions de richesse et de réussite sur les tortueux chemins de la vie, ce grand enfant qui vivait une vie au dessus de ses moyens, ce grand vantard qui a empêché sa femme de travailler parce qu’elle doit bien les soutenir en restant à la maison; cet enfant fragile à l’ego si sensible rejetait l’amertume de son existence de looser sur cette femme qui a eu la magnanimité de s’abaisser à son niveau.

Ce rustre qui a perdu ses jokers entre les stages rémunérés, les projets occasionnels et les emplois de luxe qui ne durent que le temps d’une corruption; avait usé ses fesses et son espoir de s’en sortir sur les chaises de clubs services. Vous savez, ces clubs, parodies juvéniles du culte de la personnalité. Ces clubs de jeunes, substrat du rêve de parents bigots et pédants qui feintent que leurs enfants soient réunis sagement en un lieu honorable à jouer à les mimer. Ces clubs, devenus au fil du temps un débouché relationnel au chômage. Des clubs dont l’humanitarisme local doublé d’un affectation d’engagement leur permettait d’obtenir des réseaux, des tuyaux et …pourquoi pas des pots. Entre des verres de vin, quelques cravates et encore plus de pathétisme. Récompensés par un boulot pour leur assiduité et leurs cotisations exactes, leur obéissance était un sacrifice auquel consentir pour obtenir l’opportunité. Sous un ritualisme émaillé d’egolâtrie, ils organisent leurs rapports en complexités sémantiques.

C’était la grâce du langage soutenu tournée en la comédie des singes. Houba ! Houba ! Il est où le ouistiti ? Il étaient plutôt utilisés ? Chiots élevés par Pavlov, ne finissaient-ils tous pas désabusés ou juste trop dépendants de vin pour partir ? Ils étaient offensés quand leur grade était méprisé ! N’étaient-ils là par acharnement ? N’avaient-ils pas gagné à la sueur de leurs acceptation ? Toute cette rage, tout cette amertume, tout ce temps qui passe sans jamais apporter la stabilité, un boulot prestigieux comme il en rêvait, avait transformé Akadiri Nayé en un monstre. Ajouté au conditionnement patriarcal à la violence sur les femmes, ce mélange d’émotions était létal pour les couples. Akadiri en faisait la vidange sur Amina, qui elle ne faisait de vidange sur personne à part elle, persuadée que tout était de sa faute.

© Elvis de Dravo

J’avais toqué à la porte, ce matin-là, armée de mon revolver pour leur apprendre à vivre ensemble c’est-à-dire l’une sans l’autre. Elle n’avait pas besoin de ce salaud pour être heureuse ! Moi, je n’avais pas besoin d’entendre ses cris de détresse chaque matin entre deux piratages nocturnes de site. Je devais réécrire le code CSS de ma relation avec ce couple. N’en laisser qu’un HTML neutre et triste. Il n’y a rien de mieux qu’une balle pour faire taire des humains. Allez ! Hop ! Et ils la fermaient ! J’étais en colère contre cette femme faible et chochotte qui hésitait à le quitter, ou à le dénoncer et pourquoi pas à le tuer ! Je suis nonchalamment arrivée sur leur pavillon, le revolver enfoncé dans mon pyjama comme pour dire “Bonjour ! Je suis la voisine du bas, pourriez-vous faire moins de bruit s’il vous plait ? “. Malheureusement pour eux, moi, je le dis avec un Derringer fumant. Je fus surprise de ne plus entendre les cris de cette truie au moment où je toquais à leur porte. C’était un silence subit. Un peu trop subit. Comme de ceux qui précèdent et suivent une fin ou un commencement. J’entendis alors un long cri rauque. Amina venait enfin de réaliser que 10 minutes étaient passées depuis qu’elle lui avait enfoncé le premier coup couteau dans le coeur et qu’il s’était écroulé mort mais qu’elle avait continué à frapper avec violence.

Je connaissais ce cri pour l’avoir poussé aussi une fois. Je le connaissais comme s’il était une partie de moi-même. C’est le cri de la naissance. J’ouvris donc la porte, sans peur. Parce que je savais qu’elle avait fait elle aussi sa vidange. Cette fois, sur la bonne personne. Elle avait cédé à sa vraie nature. Entière, complète et belle, une femme était née. Ma première Charlotte. La meilleure.

  • Pourquoi tu les tues ? m’a t-elle demandé quand je lui ai pris le couteau de la main pour procéder au nettoyage immédiat et méticuleux de ce salon. Je la ferai déménager aujourd’hui même pour une autre ville avec sa fille, allée à l’école.

Aussitôt entrée dans le salon, je lui avait quand même dit le revoler fermement pointée sur elle:

  • SI tu ne l’avais pas tué, je l’aurais fait. Bien-sûr, si tu as l’intention de diriger ce couteau vers moi, je te bouillirai le cerveau.

Mais c’était à peine qu’elle pouvait encore parler. Elle réussit à murmurer dans un essoufflement qui avait tout l’air d’une ventilation extrême:

  • Je ne savais pas…je ne voulais juste pas.
  • Non, tu as fait ce qu’il fallait.
  • Je..voulais juste me reposer.
  • Je suis là maintenant. Je vais t’aider.

J’ai fermé la porte à double tour et je me suis assise près d’elle pour l’écouter. Je lui expliquais avant que j’étais Charlie, la version moderne et pas religieuse pour un sou de Mère Teresa. Que je faisais du bien aux femmes à qui il était fait du mal. Je lui racontais que j’étais l’espoir des femmes qui comme elle, vivaient une vie de chienne et auxquelles personne ne pense si ce n’est pour leur demander :

  • Et ton mari ?
  • Et tes enfants ?

Mais à qui personne n’avait le courage de demander :

  • Es-tu heureuse ?
  • Vas-tu bien ?

Je lui ai expliqué que je faisais le sale boulot de Dieu. Que j’étais celle qu’elles priaient quand elles n’avaient plus aucune force. Que j’étais leur “dieu fera” et leur Messie. Je lui ai dit, en allumant lentement un autre joint, que j’étais la justicière qui manquait à la féminité. J’étais Diane, Iris et Iya.

Je lui ai dit que je tuais leurs hommes pour leur apprendre à connaitre leur place. Que j’étais Jean-Baptiste annonçant la nouvelle ère de l’humanité. Repentez-vous car le règne des femmes est là… Click To Tweet

© Elvis de Dravo
  • Tu sais pourquoi je les tue. Tu viens à peine de ressentir cette rage. C’est un feu qui brûle les entrailles. C’est le cri de milliards de femmes qu’on assassine, qu’on asservit et dont on ne cesse de se servir. Je les tue pour que nous vivions.
  • Il voulait juste faire l’acte, lâcha t-elle dans un autre souffle aigu, cette fois accompagné d’une rivière de larmes et de morve.
  • Ça s’appelle le coït, Amina.
  • Je vais finir en prison. Que va devenir ma fille…Ma vie.
  • Ta fille a la chance d’avoir la mère la plus courageuse qui soit. Tu seras pour elle un exemple de force, de courage. Elle saura ce que c’est d’être une femme et de sentir Dieu dans son corps.
  • Vous êtes folle.
  • Je suis folle parce qu’on m’a pris ma vie.
  • Il avait quel âge ?
  • 5 ans.
  • Qu’avez-vous fait ?
  • Je lui ai arraché son pénis avec les dents.
  • Il est mort ?
  • Pas à cause de cela.
  • Il est mort de quoi ?
  • Je l’ai découpé en petits morceaux. J’en ai envoyé quelques uns à sa grand-mère avant de la buter, à son père avant de le buter, et à la maitresse de son père avant de la brûler.

Elle prit moins d’une seconde à comprendre. Elle avait tué un mari. Moi, j’avais tué un enfant. C’est à ce moment qu’elle a vomi sur le cadavre. Quel orgasme de l’horreur. Ce jour-là, moi j’avais plutôt ri. J’avais tellement ri, tellement ri que je suis morte pour naître Charlie. J’ai senti que l’étincelle était devenue Flamme et la fille,  femme. Et depuis 5 ans, je m’envoyais cette lettre pour me faire une déclaration d’amour. Je suis Femme !

© Darios Tossou

Est-ce une lettre d’amour ou un autodafé ? J’écris, en espérant créer. J’ai pris mon cœur à bras le corps pour le déposer entre ces quelques lignes. Tu vois, il n’en reste plus rien. “

Il n’en restait plus rien parce que j’avais prétendu aimer pour me denier le droit au bonheur. J’avais donné mon coeur de déesse à cette chose d’homme qui en avait fait son papier q.

© Meskora Samuel Amoussou

“ Être avec toi, vivre, rire et mourir avec toi, toi, toi et moi, tel est mon macabre vœu. Je suis la psychopathe obsédée par ta voix, par ton sourire, par ton absence et par ton odeur. Qui eût cru qu’il suffisait d’un seul désir pour éclipser tous les autres ? “

Je voulais vivre, libre et ivre. J’avais décidé de vivre. J’avais dit amen à ma destinée. J’étais Femme ! Je suis Femme ! Je suis le Saint-Esprit par lequel la vie vint sur terre. Je suis la volonté de l’humanité. Je Vivais et je vivrai éternellement dans chaque chose qui s’ouvre au vent, qui se mouille pour accoucher. Je suis dans la feuille qui meut et dans les yeux du cabot qui meurt. Je suis la sève des arbres. Je suis la senteur des feuilles humides. Je suis le froid qui gifle et le feu qui brûle. Je suis l’amour qui bout sur la surface du soleil et la lumière de la lune qui luit dans la nuit de l’homme. Je suis la vie qui donne la vie. Parce que

Pour les gens comme nous, maudits à être différents, l’amour est une faiblesse et une chance.

L’amour c’est aimer pour aimer, aimer, aimer aimer “ 

et parfois mourir pour devenir ce que nous sommes: La Femme, Dieu. Je vivrai éternellement. Et même après les Hommes, je serais encore là sous une autre vie.

© Meskora Samuel Amoussou

J’avais ce vœu coincé dans mon ventre “ 

 Il y était depuis des mois, depuis ce fameux soir et ce dramatique matin où j’ai tué l’amour de ma vie et mon fils. “

Si mon enfant était encore en vie, il me demanderait ce que ça veut dire – Oh, mon chéri. Dieu ne tombe pas amoureux. Il se demanderait pourquoi cette femme qu’on appelle maman arrachait son pénis avec les dents, tout ça parce que Papa avait eu un coït avec une autre femme.

 

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30 commentaires sur “La femme qui n’aimait pas les hommes

    1. Hello, d’une manière ou d’une autre, ça reste un plaisir. 🙂 Merci d’être passée. J’espère que les autres histoires vous plairont autant.

  1. Ni la première ni la dernière fois que je m’accroche a ta belle plume pour la dévorer sans interruption. Elle est digne de l’écrivain et sans flatter ton égo je m’incline pour ton talent et ton art. Bonne suite.

  2. whaouuu whaouuu!!! j’étais complètement absorbée du début à la fin! j’imagine cette histoire mise en scène avec les acteurs qu’il faut, ce sera simplement une TUERIE!

  3. Un réel plaisir me proccure ta plume. Je te savais capable de l’impossible. Mais pas d’une telle créativité dans cet impossible. Bon je divague. 😇😇😇😇 J’attends pas la suite mais le livre

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