Têtu comme la vie

Encore lui ! Seyfou n’en peut plus de celui-là ! Il se pointe et vous tape fort sur le crâne. Ce foutu soleil si narcissique qu’il ressent le plaisir de se mirer sur 7 milliards de têtes !

Seyfou pousse.

Ils disent qu’on n’a pas le choix, qu’on ne choisit rien de toute façon. Que c’est la vie et qu’il faut s’y faire. Ayàn dit que les doigts ne sont pas égaux. Seyfou n’a pas compris. Alors, il continue. Il pousse.

Il pousse tout le temps, et même la nuit. Il pousse. Il pousse la misère, mais elle ne bouge pas. Elle est têtue la misère. Elle est têtue comme Seyfou. Seyfou, ce n’est même pas son prénom. Il a oublié son prénom. Personne ne s’en rappelle, pas même Ayàn.  Mais Seyfou a 11 ans. Enfin, c’est ce qu’Ayàn a dit.

Ayàn c’est personne, Ayàn ça veut dire maman. Mais Ayàn n’est pas sa mère. Sa mère, il ne s’en rappelle plus. Elle est restée là-bas, au pays du soleil. Et lui, il est venu ici, à Cotonou, avec son grand-frère, pour chercher l’Argent. Mais l’Argent est têtu. Têtu comme la Misère. L’Argent ne se laisse pas facilement trouver.

Seyfou est fatigué. Mais il doit vite pousser. Pousser car c’est bientôt l’heure des voitures, quand elles sont plus nombreuses. C’est l’heure du soleil. Il fait faim, Seyfou a faim, mais ce n’est pas l’heure de manger. Alors, il pousse. Il pousse Ayàn, et son demi-pied, et ses orbites sans yeux, et sa bouche édentée. Elle n’a plus rien, rien ni personne. Ou si. Elle a Seyfou. Lui seul. Ayàn a l’air vieille. Enfin, elle est vieille. Mais elle arrive bien à l’insulter et à crier. Elle crie tout le temps, sauf lorsqu’elle doit demander.

Midi ! Seyfou et Ayàn sont au carrefour. Ils attendent le feu rouge pour commencer. Commencer à demander. Ayàn a dit qu’il faut avoir l’air très triste pour demander. Alors ils portent leurs habits les plus sales. Seyfou ne connait pas les plus propres. Ils ont fui. Fui comme son grand-frère. Rahman est parti. Il l’a laissé avec Ayàn, une semaine après leur arrivée. Il a dit qu’il allait chercher un logement pour eux tous seuls. Il lui a demandé d’obéir à la vieille, qu’il reviendrait dans trois jours.

Un-logement-pour-eux-tous-seuls est têtu. Têtu comme l’Argent. Rahman est parti une semaine après pour revenir dans trois jours. Seyfou attend trois jours depuis sept ans. Dans-trois-jours est têtu. Têtu comme Un-logement-pour-eux-tous-seuls. Têtu comme Seyfou.

  • Seyfou ! Feu rouge ! grogne Ayàn.

Il fait le sourd. Il a beaucoup faim, il est fatigué. Et l’autre arrive.  Ayàn sait que Seyfou est têtu. Alors, elle le pince en cachette sans que les autres voient. Alors, Seyfou la pousse entre les voitures. Alors, il prend l’air triste pendant qu’Ayàn récite des prières pour le donneur potentiel.

Aujourd’hui, il n’y a que des donneurs potentiels. Ils ne regardent même pas Ayàn et Seyfou. D’autres referment la vitre. Mais Seyfou a déjà le temps de voir.

Il aime regarder ce qu’il y a dans les voitures. Des fois, quand il est chanceux, il peut sentir l’odeur des voitures. Ça sent bon les voitures, ça sent le propre, ça sent l’Argent. Rahman n’a-t-il pas cherché dans la voiture ? L’Argent y est peut-être caché. Comment le saurait-il ? Rahman cherche d’abord Un-logement-pour-eux-tous-seuls. Après, il cherchera l’Argent.

  • Seyfou ! Feu vert ! dit la vieille

Seyfou n’a pas vraiment entendu cette fois. L’autre est arrivé. Un klaxon virulent ! Une sensation virulente, la vieille l’a encore pincé.

Il l’a alors poussée vers la chaussée, à côté de l’autre. L’autre est comme Seyfou. Mais l’autre n’est pas Seyfou. Seyfou ne connait pas l’autre. Il est habillé en vert et en noir. L’autre a un sac. Il ne pousse pas. L’autre ne porte pas d’habits sales. L’autre, il n’est pas triste. Il sourit, l’autre.

Seyfou ne connait pas son nom. Mais tous les midi il sait qu’il passera. Toujours en vert et noir. Sauf les Dimanches et les Samedis. Et parfois les lundis. Il passe, avec d’autres autres. Avec un grand qui les aide à traverser la route. Mais l’autre, il a l’air spécial. Il a toujours un grand bonbon dans la main. Un bonbon qui peut être rouge, vert, des fois jaune. Mais pas noir. L’autre est spécial. Il sourit toujours.

Seyfou ne sait plus sourire. Ayàn dit que les sourires ça ne donne pas l’Argent. Alors Seyfou ne sourit plus. Seyfou pousse. Même dans la nuit, il pousse… des cris.

Seyfou veut être comme l’autre. Il veut changer Ses-habits-les-plus-sales. Il veut porter du noir et du vert. Il veut un bonbon tout-couleur ! Seyfou veut sourire. Seyfou veut qu’on l’aide à traverser. Seyfou ne veut plus pousser Ayàn. Seyfou veut vivre ! Non ! Seyfou n’est pas têtu ! Il ne veut juste plus de cette vie ! Il ne veut plus faire le sourd ! Il ne veut plus être triste ! Il ne veut plus qu’Ayàn le pince ! Seyfou veut être l’autre ! Seyfou en a marre.

Ayàn le pince encore !

  • Seyfou ! Feu rouge !

Mais Seyfou regarde l’autre partir. On l’a aidé à traverser. A demain. Mais non…demain c’est samedi. L’autre ne passera pas. Seyfou, lui sera là. Seyfou est le pousseur de la chaise roulante d’Ayàn. Seyfou est le laveur des senteurs puantes d’Ayàn. Seyfou fait tout. La cuisine, le ménage. Derrière la mosquée là-bas, sous la tente de fortune. Ce n’est même pas une maison. Ils ont quitté la maison où Rahman lui a dit qu’il irait chercher Un-logement-pour-eux-tous-seuls. Rahman lui manque. Un-logement-pour-eux-tous-seuls est têtu sinon Rahman serait revenu.

Seyfou en a marre d’Ayàn et de ses feux. Mais il pousse. Si seulement Ayan n’était pas là. Il pourrait, au moins, humer les voitures. Malgré tout l’air triste de Seyfou, malgré toutes les prières d’Ayàn, les donneurs potentiels sont restés des donneurs potentiels. Personne ne donne à Ayàn ces piécettes qu’elle aime tant. Celles qui résonnent souvent dans son ventre. Celles que Seyfou utilise pour leur acheter de la sardine le soir. Sardine et pain, Ayàn adore en manger. Mais les sardines, c’est bon quand on n’en mange pas souvent. Sinon ça ennuie. L’ennui, c’est le quotidien. Pourtant Seyfou s’amuse des fois. Quand Ayàn dort. Il prend sa chaise roulante, et il pousse, il pousse la nuit, sur les pavés nus. Quand il n’y a personne. Ou quand Ayàn parle avec les autres, Seyfou casse les cassettes pour en prendre la bande noire et longue, qu’il traîne. Seyfou aime la bande noire et longue, on dirait sa vie. Elle s’enroule souvent, elle se coince sur les pierres, elle se déchire, mais il en reste toujours. La bande noire est têtue comme Un-logement-pour-eux-tous-seuls.

Yshab disait que la bande noire est un démon, qu’il n’y a rien qui puisse être aussi noir sans être contre Allah. Yshab vend des dattes. C’est doux, les dattes. Yshab en donne des fois à Seyfou. Seyfou aime les dattes.

  • Aïe !
  • Tu n’es pas concentré Seyfou !
  • Ayàn, j’ai faim, répond-il sans grande conviction !
  • Tu as pris de la bouillie ce matin.

Ce matin, c’était hier. Ayàn a oublié. Hier nuit, Alpha a distribué de la bouillie, pour faire la Zakat 1. La bouillie était un peu amère, mais c’était à manger. Seyfou en a eu un peu, Ayàn a dit qu’il fallait en garder pour demain. Demain est là, mais la bouillie non.

  • Seyfou !!

Cette fois, Ayàn cria sans regarder les passants. C’était le feu vert. Seyfou est fatigué. Il en a marre de tout ça.  Un klaxon virulent ! Il en a marre d’Ayàn ! Seyfou en a marre du soleil ! Il brouille sa vision. Il en marre de pousser Ayàn. Il veut être comme l’autre ! Il veut Rahman et Un-logement-pour-eux-tous-seuls. Seyfou veut des dattes ! Un autre klaxon virulent ! Si seulement Ayàn ne l’embêtait pas ! Si seulement elle ne criait pas au feu vert ! Si seulement elle ne criait pas au feu rouge ! Si seulement elle ne le pinçait pas ! Ayàn l’énerve ! Un klaxon ! Si seulement elle n’existait pas ! Seyfou en a marre d’Ayàn ! Il en a par-dessus assez ! Un klaxon ! Et Seyfou poussa. Il poussa une dernière fois.

Il poussa fort Ayàn au-devant du klaxon virulent !

Quelqu’un cria.

Seyfou est resté sur la chaussée. Seyfou en a eu marre. Et Seyfou a poussé. Maintenant, Seyfou peut être l’autre, Ayàn et ses feux, c’est fini. Il est content. Maintenant, Seyfou peut sourire.

Mais le camion est passé. Ayàn est de l’autre côté. Elle est tombée de son fauteuil.

Elle regarde Seyfou. Click To Tweet
  1. Aumône fait aux plus démunis, en Islam.

Ne ratez pas les prochaines publications !

Saisissez votre adresse e-mail pour en être informé.

26 commentaires sur “Têtu comme la vie

  1. Seyfou est têtu, têtu comme Mylène.😉
    Ils ont réussi à me maintenir dans leur ballade du » têtu comme ».
    BRAVO… 👏
    un style enjoué empruntant au classique son pan mystérieux… Me rappelant mon précieux « Rouge est le sang des noirs » ou encore « le soleil des indépendances ».
    J’aime…😍
    Plonge nous dans ton imaginaire, on lira …sauf si tu te retourne contre nous 😜

  2. mon préféré! Chaque fois que je le relis, je le ressens… je le vis sur chacune des lignes et je comprend Seyfou . Trop bien rendu! good job 🙂

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *