Péché original

 

Cette nouvelle est de l’auteur-slameur-poète et journaliste, Djamile Mama Gao. J’espère que l’essence multidimensionnelle de son talent vous éblouira, 

Mylène


 

Dès que, leurs langues indiscrètes n’ont pas pu m’empêcher d’être un mur à oreilles, mes pas s’empressèrent de rejoindre ma case. En entrant, j’ai humé ton odeur. Odeur téméraire. Parce que, depuis des lunes, bien après celles où tu venais agresser mes pores, elle s’était incrustée. Encens, bougie odorante, arôme, plantes et racines. Rien n’a réussi à déloger tes fragrances. Ce parfum citadin dont tu t’embaumais chaque fois, comme pour narguer notre inconnaissance des chimères de la ville.

Lorsque j’ai donc appris la nouvelle, j’ai été prendre ce regard de toi que j’avais toujours gardé pour un jour tel que celui-ci. J’ai également pris, ces couches, ces strings,  ces petites culottes, ces bikinis, ces monokinis, ces maillots, ces frusques avec lesquelles tu pensais subtilement séduire ma présumée innocence infantile ; juste parce qu’elles venaient de la ville ; juste parce que tu croyais que l’évocation du tohu-bohu de ces habitants pressés comme une diarrhée attachée à un rectum, suffisait à me faire frémir.

Et quand il fallut que j’ébauche le chemin de nos détours, elles m’ont aperçu ; ces langues, tes sœurs, trop papotes, pour comprendre la sérénité d’eau qu’incarne la discrétion. Elles avaient compris. Mais n’auraient sans doute jamais pu imaginer.

Alors, chacune me prit dans ses bras. Tour à tour. Tante Rolande d’abord. Tante Fissalath ensuite. Tante Modukpè après. Puis Tante Lyane enfin. Elles m’ont chuchoté des pansements de mots comme si, chacune d’elles craignait que j’aille te rejoindre aussi loin que tu t’es endormie. Puis, d’un sourire contraint, la plus âgée concéda que je veuille courir vers toi. Mais, pourquoi allais-je à ton silence ? Elles n’auraient pas pu le deviner. Elles ne le savaient pas.

Ton secret : je l’ai toujours bien tu comme un bruit de pas trébuchant d’un trottoir. Il m’encrassait de honte, encrassait chaque charpente de mon anatomie. Tout autant que toi d’ailleurs. Ce n’est donc pas maintenant, maintenant que tu ne seras plus ma côte, que j’oserais me dévoyer à tout dévoiler. Mais… il fallait qu’on en discute. Il était temps que le silence ne réponde plus pour nous. C’est vrai. C’est vrai qu’il y a désormais ton absence. Mais il colmatera au moins ma carie de vie, gonflée de lâcheté. Il faut donc qu’on en discute. J’ai à me dire à toi.

© Aurel J. Yahouedeou
© Aurel J. Yahouedeou

Pour cela, Tante Ayaba, j’ai pris le sentier sauvage de la savane. J’ai anticipé sur le risque, en m’armant de l’arc que m’avait offert Oncle Moustanir. Ma vaillance me rassurait de toute façon. Pas cadencé comme à la chasse, arc et flèches disposés sur le dos. Regard défiant et déférent, je marchais comme un braconnier à l’affût d’une bête trop prudente.

Puis, au bout de plusieurs heures effondrées, j’arrivai essoufflé comme un essuie-glace se raclant la peau contre un pare-brise brisé. Là. Devant toi. Apte à affronter la poussière qui te dépersonnalise insensiblement.

Je me retranscrivais désormais, ces anodins détails qui nous liaient. Je me remémorais tes comportements d’affection. Nous étions tellement complices que, les autres femmes du village te louaient, louaient ton humilité jusqu’à l’humiliation quand elles ne daignaient pas se ressaisir dans leurs éloges. Tu étais pour tous, l’intellectuelle du village. Click To Tweet Ainsi, bien qu’Oncle Moustanir ait le double de ton âge, lui-même venait te consulter, avant de certifier une pensée dont il n’aurait autrefois jamais douté. Le respect des uns et des autres n’avait pourtant d’égal que le ton de ton hypocrisie. Oui Tante Ayaba ! H-Y-P-O-C-R-I-T-E. Click To TweetMaintenant que je n’ai plus tes yeux à affronter, ni ton odeur en confrontation, je puis jeter en pâture mes colères en moi.

Les apparences sont bien trempeuses ! Et ton empathie n’était qu’une réalité toute trompeuse.

Tante Ayaba, te souviens-tu ? Ce jour où nous étions allés à la rivière ? Te souviens-tu de tes compliments ? Te souviens-tu surtout de ta promesse, de veiller sur moi comme une mère veillerait sur sa graine ? Ce jour-là, les mots échappés de ta bouche allait à un débit aussi obstiné qu’une dysenterie. Tu insistais sur l’éducation. Tu évoquais la santé, l’hygiène. Tu exaltais nos plantes. Tu approuvais mon intelligence, et parfois même, mon ignorance. Ce jour-là, j’avais, les oreilles suspendues à tes lèvres comme si, une prophétie entrevoyait en sortir.

Les eaux de la rivière m’en sont témoins. Tes promesses n’étaient pas faites que de parlotes, mais aussi de gestes. Des mouvements si grands d’imprécisions qu’ils semblaient finalement se démentir.

Et ce jour-là, nous marchâmes. Aussi longtemps que le jour pouvait se perdre au loin, entre les feuillages, dans les sentiers, et en dessous des branchages.  Et à force de marcher, tu me promettais tout de ce qu’aucune promenade vespérale, n’a su me promettre depuis toujours. Tante Ayaba, te souviens-tu ? Ta promesse de veiller sur moi comme une rivière veillerait sur son flot ? Te souviens-tu que :

Ma mère est un mausolée de douleurs

autant que sa tendresse s’en est allée

et au filtre de mes nuits de désespérance

que de larmes

que de pleurs

que de cris…

mais ce soir, à force d’entendre ton haleine

il a fait espoir dans mon âme

il a fait lampion entre la cuisse de l’obscurité

qui enjambait les affluents de la rive

et à force d’entendre ton haleine

ta voix botanique

dans le linceul migrateur

dans la manœuvrabilité du vent

mes nuits se sont illuminées

de ton aurore de promesses

T’en souviens-tu ? Ces phrases d’encres que je griffonnais pour toi, quand l’enveloppe de ton ombre décida de m’assombrir. Tante Ayaba, te souviens-tu ? Tu sinuais dans ma colonne vertébrale. Le jour était déjà mort. Autant que ta sagesse apparemment. Quand je t’ai aperçue, j’ai voulu nous éclairer, mais tes cordes m’avaient déjà stipulé le silence. « Chut ». Puis tes doigts entreprirent le crime de mon innocence, de chaque fragilité de la charpente de mon anatomie. Première victime : mon visage. Deuxième : ma poitrine. Troisième : mon sexe. Ainsi de suite. Ainsi… te souviens-tu Tante ?

Je te méconnus, au point de m’éloigner, de t’éloigner de mon corps. Tu te rapprochas. Je m’éloignai encore. Tu te rapprochas pourtant. Je m’éloignai davantage. Tu te rapprochas toujours.

© Paulo Gomes
© Paulo Gomes

Quelques marmonnements sensuels. Je refusai de te concéder ma chair. Alors la dame de cœur que je te connaissais, s’était transformée en dame de drame. Ta voix était devenue grave, oppressante, péremptoire. Encore plus vicieuse que je ne l’aurais imaginé, tu as brandi une lame. Celle qu’oncle Moustanir disait accrochée, contre les malfaiteurs. Une lame empoisonnée avec le venin du seul reptile qui le mordit tout sa vie. Et tu juras ! Tu juras qu’au nom de tes désirs de femme aux seins dodus, tu n’hésiterais pas à m’écourter les couilles, si je continuais à contredire tes caresses. Puis, tu déboutonnas mes vêtements… T’en souviens-tu ?

Puis les tiens.

Puis, nos nudités se faisaient face. Tes seins étaient aussi butés que tes envies.

Puis, avec le manche de la lame, tu m’intimas d’une claque, de m’allonger.

Puis, rien que nos corps. Qui consentaient à présent, à la farce des désirs opposants, et opposés.

Puis, tu t’approchas encore. Et qu’importe que je résiste. Qu’importe ! Ma résistance ne désaltéra pas ta soif de m’attacher jambes, bras, et bouche. Au contraire !

Puis, fougueusement.

Puis, follement.

Puis, hardiment.

Tu m’immisças en… Je n’avais pourtant que treize foutus souffles de sanglots.

Tu m’obligeas à tout. Avec une démence corporelle violente, qui viola ma candeur d’enfant. Tu semblais compenser toutes ces années que tu épongeas esseulée, longtemps après la mort de ton mari.

Puis, après cette première folie, tu revenais tous les soirs. Tu en avais, chaque fois, envie plus que la nuit précédente.

Et moi, y pensais-tu ? Comment as-tu pu ? Toi, qui incarnais mon discernement… Toi, tante !

Voilà ! Je viens te rendre tout. Tes dons, ton legs, ces va-et-vient forcés et tous ces souvenirs de toi en moi qui m’encrasse de honte, encrasse chaque charpente de mon anatomie. Je viens te rendre tout. Tes mensonges. Tes promesses. Tes compliments. Tout.

© Samuelle Amoussou
© Samuelle Amoussou

Une larme ? Non, il ne faut surtout pas que je sois éploré. Rien ne doit fuir mes orbites. Rien. Je viens te rendre tes gémissements. Tes euphories. Tes jouissances. Ta dégoutante satisfaction. Il ne faut donc pas que j’ai de la compassion. Je n’en aurai pas. Ni pour toi. Ni pour ton silence…

Encore une chose. Une dernière. J’ai appris ce qui t’avais éloigné de nous. Ce qui t’éloignera dorénavant de ma case. Une pomme. Cette pomme… empoisonnée.

Puisque nous sommes seuls, je te l’avoue : c’est ma prouesse ça, ma riposte.

J’ai assaisonné tes habituels desserts, de cette même lame qu’oncle Moustanir disait accrochée, contre les malfaiteurs. Cette lame empoisonnée avec le venin du seul reptile qui le mordit tout sa vie. Cette lame que tu as brandie, le soir de notre promenade vespérale. Elle te donnait le droit de posséder mes nuits. De décider des postures qui te mèneraient au plus tréfonds de ton assouvissement intime. Moi, elle me permit de nier l’encrassement que tu continuais à immiscer dans chaque charpente de mon anatomie.

N’a-t-on pas prédit que chaque épée décéderait de son porteur ou vice-versa ? Cette parole s’accomplit donc. J’ai hanté tes pommes du poison de ta lame pour rendre ultime le verbe du commencement : qui a violé par une lame empoisonnée, sera empoisonnée par celle-ci !

© Paulo Gomes
© Paulo Gomes

Tu m’entends ? Oui ! C’est bien moi qui t’ai défait. Et je n’ai aucun regret. D’ailleurs, m’y voilà. Je suis également venu te la rendre. La vérité ! Il fallait que je me dise à toi. Et la lame, je la laisse, là, pour que ta poussière l’empoussière d’amertume. Tes pommes ? Je les oublies là également. Tu n’aurais pas dû croquer dans leur chair. Maintenant que tu sais mon péché, je m’en vais. Je vais rejoindre mon innocence, m’éponger de chaque nuit que tu es venu obscurcir dans ma case.

Adieu Tante. Adieu ! Que la terre te soit mégère. Et surtout, que ton âme repose en peines !

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2 commentaires sur “Péché original

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