La vengeance d’Asankou

Cette nouvelle est une fiction. Toute ressemblance avec des événements ou personnes réels relève d’une coïncidence et devra être considérée comme telle.

par Mireille Mahoussi Bokpe


La pluie de la nuit a dû tomber drue…

La flaque dans laquelle venait de tomber le pied gauche d’Asankou lui arrivait à la cheville. Elle n’avait pas entendu le bruit de la pluie. Elle qui pourtant, avait un sommeil de poisson depuis le jour où elle avait quitté le cocon de la maison paternelle. Eh bien, oui, tout finit par se remettre en place à un moment donné. Elle avait dormi profondément comme un bébé repu.

Tout d’un coup, Asankou se mit à courir dans cette pluie fine qui continuait de suinter du ciel. Elle s’amusait à retomber de tout son poids, comme une gosse innocente, en plein dans chaque flaque. Elle riait très fort dans le silence de l’aube, à chaque fois que l’eau de ruissellement venait éclabousser le bas de sa robe, pesante du sable rouge fin et un tantinet boueux, cette terre de son enfance qu’elle triturait entre les doigts comme pour en graver la texture dans son âme.

Juste après le deuxième lampadaire, elle se mit à crier, s’imaginant trente ans plus tôt, au milieu de sa bande de petits amis du quartier en petite culotte sale, lâchés par les mamans pour aller s’acheter la bouillie du matin, le bol dans une main et la pièce de monnaie précieuse serrée dans le petit poing de l’autre main.

Le seul détail qui faussait le tableau, c’était le fait qu’il était trop tôt encore pour la vendeuse de bouillie. Trop tôt d’ailleurs pour tout le monde. Les rues étaient encore endormies du sommeil tardif des nuits pluvieuses. Ces nuits qui font se déployer librement et s’ouvrir soudainement, dans une danse nocturne endiablée, les fruits et les fleurs jusqu’ici restées inertes d’indifférence ou de rancune conjugale, sous la ceinture du pantalon et du pagne. Ces nuits qui fabriquent les bébés. Ces nuits fraîches et voluptueuses qui ne laissaient pourtant pas présager qu’au matin, des fessées retentiraient sur le postérieur trempé des petits garçons et des petites filles trahis dans leur sommeil par la sérénade des gouttes de pluies, tambourinant sur la tôle déchiquetée de la toiture. Les papas et les mamans d’Avézou ne laissaient pas passer les frasques des adeptes du matelas trempé, pour lesquelles les circonstances atténuantes sont réservées exclusivement aux bébés et aux vieillards.

Ⓒ Alexandre Sessime

Elle s’arrêta haletante et heureuse.

La mission numéro deux était accomplie. Restaient les deux autres pour qu’elle puisse enfin mourir un jour le visage serein si tant est qu’elle mourrait d’une mort paisible. Car on ne sait jamais comment on partira de ce monde. Ange ou démon, votre moralité ne déterminerait pas si vous mourrez paisiblement dans votre lit ou la gorge tranchée par l’arme blanche du bâtard halluciné qui confond le diable et Dieu. Le monde étant devenu fou, de cette folie engendrée par les inégalités et les erreurs de ceux qui ont sous-estimé la capacité qu’a la faiblesse à se muer en vengeresse destructrice lorsqu’elle est mise à mal par la force et ses recrues naturelles. Les forts, ah… ces gens dont on ne sait que penser, devant lesquels se prosternent aussi bien le bonheur que le malheur.  Mais les forts ont une faiblesse : celle de ne pas être mieux inspirés à tendre la main et à soutenir les plus faibles, plutôt qu’à les mépriser et les ignorer.

En réalité, la faiblesse n’a de faible que la résonnance. Dans sa nature, elle est fondée pour n’être que l’étape fœtale insoupçonnée de la force. Puis, elle sera son adolescence et finira par s’affirmer sur le chemin de la maturité, vers sa destinée finale, qui pourrait se transformer de faiblesse, en énergie redoutable de puissance. La faiblesse, quand elle en a sa claque, se transforme brutalement en force indomptable. Qu’on se le dise afin de ne point sous-estimer l’étape transitoire féline et silencieuse de la force que nous péchons par ignorance, à dénommer faiblesse.

© Futur Loading

Tiens, elle ne s’était pas doutée que l’air du village pouvait inspirer ces pensées politico-philosophiques !

C’est bien la preuve que la connaissance n’a point besoin des livres pour s’exprimer. Elle grandit avec l’expérience de notre parcours de vie. Mais pensait-elle, cette inspiration ne devait pas être étrangère à l’euphorie qui naît d’une mission bien accomplie. Enfin, pour tout dire, elle n’y pensait même plus, à la mort. Elle pensait à la vie, car c’est bien pour une meilleure vie qu’elle avait laissé sa maison pour cette brève visite sur la terre de ses aïeux.

En réalité, la faiblesse n’a de faible que la résonnance.... Click To Tweet

Elle grimpa dans le derrière béant de la bâchée[1] qui doucement se remplissait et s’apprêtait à démarrer pour Nagapéli  avec sa cargaison de travailleurs matinaux, dont certains rejoignaient les chantiers de construction où ils travaillaient comme maçons et d’autres le grand marché pour y vendre de la volaille caquetante attachée par les pattes, unie dans une destinée funeste commune.

Son voyage à elle se poursuivrait de quelques trente kilomètres supplémentaires dans un autre véhicule plus confortable, qu’elle rejoindrait à son escale à Noupé à mi-chemin entre Avézou, son village natal et Nagapéli la deuxième grande ville, où elle résidait avec son mari et ses enfants.

Elle était très fière d’elle-même et se félicita du plus profond de son être. Elle avait très bien dormi, comme elle n’avait certainement pas dormi depuis l’adolescence, avant le mariage, l’arrivée des grossesses et des bébés.

Elle poussa le portillon de la villa, qui était resté entrouvert pour faciliter les allées et venues du garçon de ménage qui s’affairait matinalement à vider les poubelles de l’intérieur dans l’énorme poubelle externe, qui servait à centraliser toutes les ordures, dans le but de les rendre accessibles aux agents de la voirie, qui auraient bien voulu que tous les habitants de la ville fussent aussi bien organisés. Kesheye se tenait debout au centre de l’immense terrasse et parcourait du regard le jardin très bien entretenu par la nuée de jardiniers dont Asankou ne pouvait se passer des services.

Le regard glacial de son mari traversa ses yeux comme une lame de couteau.

Il n’a certainement pas apprécié sa virée bucolique, même si son oncle avait appelé deux jours avant, pour obtenir la permission incontournable de l’époux.

  • Bonjour Madame !

Elle ne releva pas le « Madame » sarcastique de Kesheye, son mari, et entreprit de lui donner les détails dont elle savait très bien qu’il n’en avait cure.

  • Bonjour mon mari. Tout s’est bien passé et j’ai pris le premier taxi du matin pour être à la maison avant ton départ pour le travail.
  • C’est toi-même qui sais d’où tu viens. Ton oncle a perdu mon respect. Dis-le lui de ma part. Me prévenir seulement soixante-douze heures avant le départ de ma femme pour le village ? Pour une prétendue réunion de famille ? En sachant que tu ne seras pas joignable puisqu’aucun réseau téléphonique n’arrive à desservir votre village logé dans sa forêt aussi noire que vos cœurs, vous habitants d’Avézou qui pensez que vous pouvez tout vous permettre parce que vous êtes les dépositaires des fétiches les plus méchants que la terre ait jamais porté.
  • Mais, mon mari adoré, pourquoi toute cette hargne ? Je suis déjà de retour et j’ai pris des dispositions avant mon départ pour que les enfants et toi ne manquiez de rien pendant mon absence. Que ton cœur soit apaisé à mon égard et à l’égard des miens, mon seigneur et l’homme de ma vie.

« Eh oui, c’est ainsi qu’étaient devenues les conversations entre mon Kesheye et moi depuis deux ans qu’il fréquente cette femme dont il avait fait quasiment sa deuxième épouse. Sa langue n’a plus d’égard pour le poids des mots ». Le monologue intérieur d’Asankou se poursuivait pendant qu’elle courait à présent dans sa chambre pour se débarrasser de ses vêtements sales et rouges de ce sable couleur de feu, typique de son village.

Ⓒ Loann Farhane

 L’odeur têtue de la purée de graines de néré envahissait la cuisine et,

…telle une rumeur douteuse se répandait dans le reste de la maison. C’était un fumet indélicat à l’odorat des non-initiés, mais divin sous le palais des fins gourmets. Un peu comme pour une princesse, faire l’amour avec un manant, et découvrir sous ses haillons un plaisir dont les princes des palais n’ont pas la formule. C’est exactement cela une sauce épicée à la purée de néré.

Asankou et sa sœur jumelle, Kamita, s’étaient emmurées dans cette cuisine sous état de siège olfactif, ce qui leur permettait de se raconter les dernières nouvelles de la double vie de Kesheye et la virée au village.

  •  Les oncles se sont surpassés cette fois-ci. Il n’était pas possible m’ont-ils dit, que moi, la seule fille qui ait pu trouver un mari digne de ce nom parmi les filles de Makouna, notre père et celles de nos oncles Tashegui, Kinsatou et Gbotolo, soit en danger de renvoi du foyer conjugal simplement parce que mon mari s’est trouvé une nouvelle femme, intellectuelle, qui lui convient bien mieux que moi la semi-lettrée.
  • Oui, elle semblait lui convenir mieux que leur fille, lui, le grand intellectuel, doyen de la faculté de droit de la plus grande université du pays. Ils ont réveillé le grand fétiche qu’on ne réveille que quand le village est en danger. La cérémonie a bien duré jusqu’à deux heures du matin. Et ensuite, ils m’ont introduit dans la pièce principale du fétiche où les rites s’opèrent, et là, ils m’ont expliqué que la perte de mon foyer était classée au même niveau d’alerte que la perte d’un territoire du royaume de nos ancêtres et donc serait traitée comme tel. Je n’ai pas pu voir le fond de la jarre dans laquelle ils m’ont demandé de plonger ma main, mais j’ai eu le sentiment révulsif d’y avoir touché un serpent. En tout cas une masse froide s’est remuée sous ma paume qu’on m’a très heureusement demandé de retirer aussitôt.
  • « Je pense avoir déjà entendu parler de ce rite. Je crois savoir qu’il est à double tranchant. On gagne ce qu’on veut mais on perd également quelque chose d’autre et c’est cela qui m’effraie ». Kamita n’était pas rassurée et ne le cachait pas.
  • L’oncle Tashegui m’a rassurée, il m’a dit qu’on ne franchirait pas toutes les étapes du rite, précisément pour nous préserver d’une perte éventuelle quelconque. Le fétiche en question est un fétiche très belliqueux.
  • Ouf alors… Nous n’avons pas besoin d’un malheur pour gagner un bonheur. Ces transactions avec les fétiches, je n’y ai jamais souscrit personnellement mais l’histoire de ta mésentente avec Kesheye qui est devenu si indifférent et méprisant à ton égard a dû révolter les oncles. Si papa avait été vivant, il n’aurait pas voulu participer à ce genre de rite et n’aurait jamais voulu que tu y participes non plus. Mais je comprends par ailleurs qu’il n’est pas question, après toutes ces années où tu as souffert pour assurer à Kesheye les moyens de poursuivre ses études, qu’il te lâche à présent comme un torchon puant. Il y est arrivé grâce à ton commerce de crevettes et de crabes qui était heureusement florissant, au point de t’avoir procuré les moyens d’assurer aussi bien ses frais d’études que la vie du foyer, et l’entretien de vos trois enfants. Alors, qu’aujourd’hui il veuille te flanquer à la porte de ce foyer pour épouser et y installer son intello, je pense qu’il n’a pas bien réfléchi.
  • Elle a eu tort de s’aventurer sur mes terres, cette effrontée. Je vais avoir la magnanimité de lui faire parvenir un message signé de ma main, dans lequel je lui signifierai clairement qu’il vaudrait mieux qu’elle n’insiste pas pour me supplanter dans mon foyer. Mais pourquoi demeures-tu aussi songeuse, ma jumelle ?
  •  Eh bien, je suis moi une deuxième épouse, tu as tendance à l’oublier… Et j’étais en train de me dire à l’instant, que si la famille de ma co-épouse s’était comportée comme nous sommes en train de le faire, peut-être que je ne serais plus là à discuter avec toi aujourd’hui. Mais en fait, c’est Kesheye le coupable. C’est lui le problème. Pourquoi pense-t-il qu’il faille transformer ton existence en enfer avant de prendre une deuxième femme ? Pourquoi pense-t-il qu’il faille se débarrasser de toi ? Pourquoi te coupe-t-il les vivres ? C’est lui le coupable ma sœur, pas cette femme. Pardonne-moi si j’ose m’exprimer ainsi, avec tout le respect que j’ai pour tes sentiments de première épouse.
  • « Pas ‘de première épouse’, mais d’épouse tout court » ! La voix d’Asankou s’étrangla de fureur, sur la dernière syllabe. « Nous ne serons pas deux femmes dans ce foyer. Jamais, tu m’entends ? Jamais ! »

Les discussions entre sa sœur jumelle et elle, sur la question des infidélités de Kasheye finissaient toujours sur cette note discordante. Kamita profita de ce moment délicatement transitoire, dont l’issue pouvait donner lieu à un mutisme têtu d’Asankou, ou à l’inverse, à un jet d’invectives à l’égard de tout le monde, sauf du fautif, Kesheye. Car Asankou aimait son homme au point de penser qu’il était sous le charme des fétiches de l’intruse qui en voulait à sa place auprès de lui.

Depuis que cette femme était entrée dans la vie de Kesheye, c’en était fini de ces moments d’intimité intense avec son mari, ces moments remplis de tendresse ou de passion ou d’un mélange savoureux de toutes ces douceurs, que seule sait fabriquer la chimie des amoureux. Les trois grossesses et accouchements qu’elle a subis n’ont eu aucun impact négatif sur son corps magnifique, resté intact. Asankou était très fière de s’exhiber devant son mari et de lui faire palper pendant ces moments d’intimité, ses seins dressés comme une paire de jumeaux arrogants. Ses énormes fesses, protubérantes à souhait et vastes comme deux bassines-copines-collées-serrées, faisaient basculer très vite Kesheye dans un tourbillon qui les emportait tous deux dans une étreinte brûlante, rien qu’au premier regard de désir de l’un ou de l’autre. Elle était fière d’être le joyau de ce Kesheye tellement convoité par les femmes et non des moindres ; certaines ministres de la République n’ont pas hésité à lui faire des avances. Il lui avait raconté et l’avait rassurée en lui murmurant dans le cou qu’elle était irremplaçable et qu’elle serait toujours sa Reine.

Ⓒ Meskora

C’était le bonheur.

Asankou était jalousée par la communauté féminine de la ville, aussi bien par les femmes seules que celles qui vivaient un mariage qui n’en était  plus un qu’en apparence. Kesheye n’hésitait pas à porter le panier du marché aux côtés de sa femme, la tenant par la main, conscient qu’il bouleversait l’ordre établi, qui exigeait tacitement qu’une femme se débrouille toute seule, face à la jungle féminine qui régnait au marché.

C’était donc un bonheur peu commun, de ceux qu’on porte en prière tous les soirs et qu’on confie au cierge le plus long de l’église. Et l’on avait surmonté toutes les menaces, et ce bonheur avait survécu, jusqu’au moment où Kesheye commençait à rentrer à la maison de plus en plus tard, ce qui n’avait jamais été de ses habitudes.

Un matin d’harmattan, ce vent sec qui charrie sa fine poussière blanche, Asankou se plaisait à humer ces senteurs du Sahara, pourtant lointain. La saison de l’harmattan, une période de l’année qu’elle aimait bien mais qui la laissait indifférente cette saison-ci. Le désamour de Kesheye la dévastait. C’était inexplicable. Que c’était-il donc passé ? Qu’avait-elle fait ? Elle ne se souvenait pas d’avoir failli à sa mission d’épouse. Pourquoi Kesheye s’était-il détaché aussi brusquement et ne revenait-il pas à de meilleurs sentiments ?

Le véhicule de Kesheye, une 4X4 Nissan Qashqai, venait de se garer silencieusement devant une charmante villa du quartier.

Les Bosquets, le quartier chic de Nagapeli.  Il sonna au portillon et se vit ouvrir la porte par un garçonnet d’une dizaine d’années qui lui sauta au cou et resta suspendu à son bras alors qu’il entra dans le séjour éclairé du jet discret d’une lumière agréablement tamisée.

Il entra dans le couloir principal et le garçonnet compris que leur accolade devait s’arrêter devant la porte à laquelle frappa Kesheye doucement, pendant qu’il l’ouvrait délicatement, du même mouvement harmonieux. C’était comme un jeu de séduction qui démarrait dès la porte. Il entra dans la chambre où était assise sur un sofa, au pied de l’immense lit, une femme toute menue, aux allures d’adolescente, dont le physique frêle contrastait presque ironiquement avec celui d’Asankou, plantureuse nubienne. Kesheye souleva cette créature comme une plume et alors qu’elle poussa un petit cri qui se voulait effarouché, il la tournoya dans ses bras comme il l’aurait fait d’une enfant. Lorsqu’elle alluma une lampe, comme pour mieux admirer le visage de Kesheye, ses cheveux parsemés de fils d’argent, évoquèrent son âge mûr. C’était donc cette minuscule Vénus grisonnante qui avait semé un véritable tsunami dans le foyer d’Asankou.

Yenanle se serra de toutes ses forces contre Kesheye comme pour en tirer sa substance vitale,

..elle le huma en fronçant son petit nez comme un félin domestique, puis se détacha brutalement, d’un geste nerveux qui secoua sa petite crinière en double ton. Elle portait un afro naturel qui rappelait Angela Davis quinquagénaire. Elle portait sa tête comme un monarque austère mais ondulait des hanches comme une toute jeune fille qui découvrait son nouveau pouvoir féminin. Une personnalité mystérieuse émanait de cette femme-enfant, de laquelle pourtant jaillissait un mélange de force et de sensualité, mystérieuse combinaison mystique, on peut se risquer à le dire. Oui, c’était bien ce sentiment d’adoration qui vous visitait à la vue de cette femme si peu ordinaire, même si son seul vêtement du moment, n’était qu’un simple peignoir de soie ivoire, qui la faisait apparaître dans la pénombre, comme une déesse visitant des lieux communs.

C’était Yenanle. En peignoir ou en tailleur ou même en tenue traditionnelle du Katata, son département de naissance, Yenanle était royale. Majestueuse. Comment cela était-il possible, alors que sa petite taille ne la prédestinait pas à une allure qui se puisse autant remarquer ? Et pourtant, quand Yenanle apparaissait, on ne voyait qu’elle, malgré sa petitesse. Il émanait de la présence de cette femme, une ivresse mystérieuse, certainement due au fait qu’elle ne s’embarrassait d’aucune contrefaçon féminine artificielle de séduction et qu’elle vivait une féminité naturelle, presque sauvage mais à la fois suave et gracile.

Ⓒ Emery Jprr

Comment Kesheye aurait-il pu faire autrement que de succomber à cet appel de la vie ? Car tomber amoureux d’une telle créature semblait être simplement un cadeau offert par l’Univers. Il lui semblait naturel d’être là. Il y était à sa place. Il pouvait raconter à Yenanle ses journées difficiles de Doyen de la faculté de droit de la grande université de Katidi-Ville à une trentaine de kilomètres de Nagapeli. Il pouvait l’entretenir de ses travaux de recherche, il aimait à l’entendre discourir des grands enjeux économiques et politiques nationaux et planétaires, ils pouvaient ensemble refaire le monde, celui de nous tous, et pendant qu’ils y étaient, pourquoi ne pas refaire leur monde à eux également ? Ils pouvaient discourir, chacun surpassant l’autre de ses joutes oratoires, à l’instar des sages des prétoires antiques, et ainsi, des heures durant.

Mais alors que Kesheye se laissait soulever par ces vagues de bonheur qui se diffusaient dans son âme, il sentait resurgir cette douleur vague, dont il ne parvenait pas à dire si elle était physique ou imaginaire et qui s’emparait à nouveau de son être. Il devenait mélancolique et presque dégoûté, l’instant d’un passage d’ange. Il était tourmenté. Alors que Kesheye démarrait son voyage intérieur, la voix grave de Yenanle s’égrenait de son timbre énergique et profond de Professeur de chaire d’Histoire et d’Anthropologie, doublé d’une activiste pugnace. Kesheye ne comprenait pas comment il avait pu épouser Asankou.  Il aimait Asankou, pourtant, oui, il continuait d’aimer la mère de ses enfants, de cet amour obligatoire qui liait un homme sensé et responsable, à la mère de ses enfants. Il continuait d’éprouver du désir à son égard. De temps à autre.  Il s’en voulait du traitement inhumain qu’il lui infligeait depuis quelques mois. Il s’en voulait quand Asankou apparaissait en sa présence les yeux gonflés des larmes impuissantes qu’elle avait dû laisser couler loin de son regard. Mais plus la détresse d’Asankou s’amplifiait, plus Kesheye s’enfonçait plus profondément dans cette espèce de glaise qui le tirait vers les profondeurs saumâtres de la culpabilité masculine, qui pour s’exprimer, a l’art de dire exactement  le contraire de ce qu’elle voudrait, ou plus souvent, de ne rien dire du tout.

Il voudrait dire « pardon, Asankou », mais au lieu de cela, la colère grondait sourdement.

Mais pourquoi donc la colère ? Il réalisait qu’il en voulait à Asankou d’être là. En fait, c’était cela. Pourquoi était-elle là, présente, épouse officielle incontournable, dont il ne pouvait se séparer sans que sa conscience ne lui infligeât un procès. Asankou ne lui avait fait aucun mal, il l’admettait. Il avait été comblé de l’avoir comme épouse et mère de ses enfants. Il se sentait accompli et menait une vie paisible, jusqu’à ce jour, qui fut la mère de tous les jours à venir. Ce jour-là,  Yenanle avait fait son exposé culte sur la Narration Sociale et l’édification de la Démocratie au Bingata, dans le Grand Amphi,  devant un auditoire comble, composé majoritairement d’universitaires et de ce que la nation comptait d’intellectuels de tous bords.

Au cours de la standing ovation qui, à la fin de la présentation, semblait absorber la silhouette élégante et juvénile de cette quinquagénaire peu commune, qui se dressait en toute élégance du haut de sa petite taille généreusement propulsée par les dix centimètres de ses chaussures de grande marque, Kesheye venait de comprendre que cette femme était SA FEMME.

Elle accueillit l’ovation d’un mouvement à la fois humble et empreint d’autorité, caractéristique des femmes qui avaient fait du chemin et n’avaient pas eu que des roses à cueillir sur leur parcours à la fois privé et professionnel, dans un monde où l’hégémonie masculine avait encore de longs jours devant elle.

Lors du cocktail qui suivit la conférence, Kesheye n’avait eu aucun mal à entreprendre la conversation avec une Yenanle, qui pourtant, monopolisait l’attention générale. Cela s’était passé comme si le moment avait été défini pour faire converger deux énergies restées en mode pressurisé, jusqu’au moment du retrait des vannes d’étanchéité. La libération se fit naturellement, sans que personne ne se posa de questions inutiles, les deux personnes concernées étant deux âmes intelligentes et qui comprenaient la place juste du silence et celle de la parole. Il est ainsi des moments qui échappent aux serres de la bienséance, des convenances sociales, des considérations morales et du regard des autres. Ils l’ont saisi ce moment, et s’en sont allés, chacun dans son véhicule comme s’ils s’étaient donnés le mot pour se suivre. Ils ne savaient pas qui suivait l’autre, toujours est-il qu’ils se sont retrouvés devant le portillon de la discrète villa de Yenanle.

Kasheye quitta Yenanle au petit matin.

Il s’était passé dans cette chambre, emplie de ce parfum qui semblait avoir été produit exclusivement pour Yenanle, quelque chose qui donnait tout son sens à l’existence terrestre et au-delà. C’était le sens de la joie divine. Une explication de l’amour qui emplissait l’univers. Celui dont parle tous les mystiques qui, seuls, semblaient comprendre les secrets des initiés et des dieux. En fait ce secret n’était autre que la rencontre de deux énergies jumelles. C’était cela. Mais pourquoi donc rencontrait-il son âme sœur alors qu’il était marié à Asankou et qu’ils avaient trois magnifiques garçons toniques du cerveau et de tous leurs membres ? Voilà qu’il était celui qui dans la famille, prêchait la monogamie à tous ses frères et qu’il était connu pour être un homme sobre et rangé, craignant Dieu et tous ses prophètes et saints ? Pourquoi donc maintenant ?

Ⓒ Aurel Yahouedehou

Yenanle lui convenait à tous points de vue. Il comprit qu’il ne s’agissait pas de beauté physique. Yenanle n’avait quasiment pas de rondeurs, alors que lui, pourtant, aimait palper un corps aux formes généreuses, enfin, c’est ce qu’il avait cru jusqu’à maintenant.  Mais pourquoi se sentait-il chez lui dans le petit corps presque juvénile de Yenanle, dont la cinquantaine avait aplati le postérieur qu’on devinait vingt ans plus tôt, autrement plus protubérant ? La ménopause avait marqué son passage. Et pourtant, Kesheye ne voulait que cela, se perdre dans les courbes légères du petit corps de sa Yenanle, qui avait bien quinze bonnes années d’âge de plus qu’Asankou. Ah ! Asankou, sa petite femme parfaite, qui ne jurait que par lui, celui qu’elle avait érigé en son cœur, seigneur et maître absolu. Elle n’avait connu aucun homme avant lui. Il se souvenait du jour de leurs noces. Elle était vierge, c’était prévisible. Perdu dans ses pensées, Kesheye ne savait pas comment il était parvenu devant son domicile. La voiture avait dû retrouver le chemin toute seule.

C’était le début de la double-vie de Kesheye.

Il n’a jamais su comment Asankou avait fini par connaître la femme qui partageait désormais Kesheye avec elle. Peu importait désormais. Il avait pourtant essayé de reprendre une vie de couple à peu près normale avec elle. Il avait fait des cadeaux, il avait apprécié la bonne cuisine, il avait même fait l’amour quelques fois. Il est vrai que c’était moins fréquent et moins convaincant que par le passé, pourtant, ne disait-on pas qu’il ne faut à un homme qu’un corps de femme désirable pour vivre sa passion physique ? Pourquoi lui semblait-il ne plus désirer sa femme autant que par le passé ? Cela n’était pas un comportement masculin. Que lui arrivait-il ? Ce sont les femmes qui vivent ses nuances d’exclusivité qu’il ne parvenait d’ailleurs pas à s’expliquer en temps normal, lorsqu’il arrivait qu’on discutât entre hommes, des comportements féminins, à l’opposé de ceux du mâle. Un homme capitule forcément devant un corps de femme rempli de désir, à plus forte raison quand il s’agit de la femme de votre vie, celle dont vous avez fait votre épouse et dont vous êtes…êtes encore ou étiez amoureux ? Kesheyse ne savait plus s’il continuait d’être amoureux de sa femme.

© Moctar Demontaguere

Le corps et l’âme d’Asankou enregistraient chaque atome d’indifférence,

…de passion feinte, de rapports sexuels expédiés et désormais mécaniques. Elle percevait que la passion avait fui leur couple. Elle sentait dans son âme chaque silence de Kesheye, habituellement, grand bavard, dont la verve s’était éteinte mystérieusement. Elle se doutait qu’une intruse s’était introduite dans leur intimité. Son Kesheye qu’elle idolâtrait lui échappait et malgré toutes ses offensives de charmes déployées par le renouvellement des « petits pagnes » et des perles savamment entortillés autour des reins, l’encens toujours plus onctueux par petites volutes diffusées, autant de sortilèges amoureux auxquels ne résistait jamais son homme.  A présent, elle le sentait agacé par ses assauts désespérés. C’est certain, cette femme avait jeté à son mari le sort du « rejet de l’épouse ».  A mesure que le temps passait, Kesheye naviguait entre les humeurs tantôt maussades et revêches, tantôt lourdes d’une bonne humeur feinte, qui ne trompaient pas Asankou. Comme elle le disait elle-même « je ne suis pas allée beaucoup à l’école, mais je ne suis pas bête ».

A force de persévérance, elle avait fini par connaître sa rivale. Il avait suffi qu’elle mette Kamita sur le coup. Kamita était bien plus sociable que sa jumelle et entretenait un réseau de femmes de toutes appartenances sociales de Nagapéli. De chuchotements en intrigues, de salons de coiffure en institut d’esthétique, elle avait fini par repérer Yenanle. Puis enfin Yenanle, flanquée de Kesheye, prenant place dans un petit restaurant chic fréquenté par les intellos. Il avait suffi d’un coup de téléphone pour qu’Asankou débarque en taxi, dans une rue voisine du restaurant et que les deux jumelles, installées dans la pénombre d’un bar de proximité, guettent la sortie des deux amoureux.  Asankou eut enfin l’opportunité, non seulement de voir de près la femme de tous ses tourments, mais également de voir son homme, amoureux comme elle ne l’avait plus jamais vu dans leur intimité. C’était un homme profondément heureux qui tenait la frêle main de cette créature mi-humaine, mi-elfe. Asankou, la gorge ravagée,  ne pouvait qu’admettre la beauté surprenante de cette femme sans âge, frêle, sans rondeurs. C’était donc elle…

Elle rentra chez elle, dévastée,

…comme frappée d’un deuil irréparable, la gorge et la poitrine comprimée dans un étau presque salutaire. Au moins elle pouvait encore « ressentir ». C’était la preuve qu’il circulait encore en elle une énergie vitale capable de signaux de défense.  Les jours qui suivirent furent terribles de lourdeur et de douleur. Elle ne supportait plus la vue de Kesheye quand il rentrait chez eux et elle pleurait de son absence dès qu’il partait à son travail ou n’était pas à la maison. Elle ne savait plus ce qu’elle voulait. Fallait-il ne rien lui dire, faire semblant que rien ne se passait ? Fallait-il au contraire hurler et le frapper ? Un jour, l’abcès creva tout seul, sans tapage.  Il se vida par des larmes brûlantes qui coulaient doucement, pendant qu’une voix au timbre étranger demandait à Kesheye : « pourquoi ? Pourquoi donc es-tu parti avec une autre et m’as-tu abandonnée ?» Puis elle entendit cette voix étrange poursuivre : « Je l’ai vue. Elle te va bien. ». Puis elle quitta leur chambre pour le canapé du salon. Elle y passa la nuit. Etait-ce une nuit ou des nuits qui se sont arrangées pour s’enfiler ? Elle ne savait plus.

Ce matin-là, exactement trois mois après avoir vue l’objet de ses tourments, Asankou se réveilla avec des maux de tête d’une violence inexplicable. Elle ne s’en plaignit pas. Kesheye l’aurait peut-être rudoyée. Alors en femme courageuse, elle prit quelques comprimés d’un antalgique habituel et s’engagea dans ses tâches ménagères.  Deux heures plus tard, elle sentait une sueur profuse tremper son corsage et ses jambes l’abandonner.  Que lui arrivait-il donc ? Elle pensa qu’il fallait quand même appeler la servante qui travaillait dans l’arrière-cour. Ce fut sa dernière pensée consciente, puis elle ne sut plus ce qui se passa jusqu’au moment où elle ouvrit ses yeux dans une chambre qui n’était pas la sienne et qu’elle commença à sentir une odeur d’hôpital. Quand elle voulut tourner la tête elle comprit que quelque chose de grave lui arrivait. Elle n’y parvenait simplement pas. Sa tête n’était présente que par la douleur. Elle n’était plus sienne puisqu’elle n’avait plus aucun contrôle musculaire semblait-il… Alors elle sentit des larmes couler sur ses joues. Chaudes, libres, torrentielles. Elle les avait emprisonnées trop longtemps. Qu’elles coulent, oh, qu’elles coulent. Mais que lui arrivait-il donc ? Que s’était-il passé ? Pourquoi est-elle dans cette chambre d’hôpital ? Elle n’avait pas le souvenir d’avoir été malade…

Au secours Kesheye ! Viens vite me sortir d’ici mon mari, mon homme !

Pourquoi donc une grosse boule venait-elle de se loger dans sa gorge à l’évocation de son mari adoré ? Pourquoi donc une douleur étrange et un goût de cendre fusionnaient-ils brusquement avec le nom de Kesheye ? Ah oui, la réalité revenait… Ah oui, Kesheye l’avait trahie, il avait une autre femme dans sa vie. C’était cela sa douleur. Celle-là même qui s’est d’abord logée dans sa gorge depuis deux ans, puis s’est doucement diffusée dans sa poitrine, puis son ventre, ses bras puis ses jambes. Cette douleur avait fini par devenir quasi-palpable depuis deux mois, depuis qu’elle avait vue… Yenanle Assamata. Oui, elle connaissait son nom désormais. Elle avait fini par tout savoir d’elle. Il le fallait bien, puisqu’elle faisait désormais partie de sa vie. Lorsqu’Asankou prenait sa douche, cette douleur lui paralysait les mains, de sorte qu’elle ne prenait plus le soin habituel qu’elle accordait à sa toilette, en temps normal, un rituel de soins intenses, pour que la princesse qu’elle était pour son Kesheye puisse apparaître devant son prince, dans toute la beauté et la splendeur requises par les lois de la séduction. Non c’était fini ce rituel de beauté et de jouvence.

Cette douleur qu’elle avait fini par nommer « la chose ». C’est cette « chose » qui lui donnait de temps en temps des migraines qu’elle étouffait à coups d’antalgiques. C’est cette chose qui la faisait transpirer à grosses gouttes et dégouliner littéralement alors qu’elle ressentait étrangement, au même moment, une sensation de froid plutôt que de chaleur. C’était un paradoxe qui l’intriguait mais elle mettait tout cela sur le compte de « la chose ».  « La chose ». Oui, « la chose », s’était installée graduellement dans son corps à mesure qu’elle voyait son homme s’éloigner et s’évader de la maison. Et elle savait désormais où il allait. « La chose » était  devenue plus menaçante lorsque Kesheye avait enfilé comme des perles maudites, les nuits hors de la maison, de leur maison, de leur lit. Au fur et à mesure que les rires juvéniles de Kesheye se sont éloignés de la chambre des enfants, du séjour, de la salle à manger pour ne plus se faire entendre que devant la télé lorsque Kesheye faisait l’honneur d’une soirée à la maison, mais ne conversait qu’avec les personnages des films qu’il regardait. Il n’avait plus rien à leur dire à eux, ses trésors jadis, eux sans lesquels disait-il, sa vie n’aurait eu aucune saveur. « La chose » s’était faite plus pressante et plus menaçante, mais Asankou ne la soupçonnait pas d’une telle traîtrise.

Ⓒ Paula Pais Gomes

Ce matin-là, « la chose » avait commencé par des vertiges

..et puis soudainement les violents maux de tête, mais d’une violence telle qu’elle se souvenait avoir fait une prière pour ses enfants au cas où il lui arrivait malheur, et puis… voilà ses souvenirs s’arrêtent là, à ce moment-là.

Elle sentait sa tête, comme l’on sent une plaie ouverte. Que lui arrivait-il donc ? Elle qui n’était jamais malade avant le séjour de « la chose » dans son corps. « La chose » allait-elle donc la tuer ? L’idée de la mort tout court ne lui faisait pas aussi peur que l’idée de mourir sans avoir rétabli l’amour de Kesheye dans leur vie. Sans avoir compris ce qui pouvait l’avoir fait partir sans regret après tant d’années de bonheur. Le bonheur pour elle, c’était les hauts et les bas de la vie, pourvu que l’amour de Kesheye y soit. Kamita, sa jumelle lui avait souvent fait observer qu’elle avait lu trop souvent les romans à l’eau de rose des magazines féminins bas de gamme, et qu’elle en était restée à ce niveau d’immaturité en termes de vie de couple. Kamita lui avait également souvent dit qu’un homme n’aime pas de la même manière qu’une femme et qu’un homme pouvait faire preuve d’une grande lâcheté le jour où il est pris aux filets d’un amour qu’il ne peut avouer à son épouse légitime. Il faut du temps à un homme, disait Kamita, pour assumer et passer aux aveux, si éventuellement il se décidait à annoncer à son épouse, la présence d’une autre femme dans sa vie. Kamita savait de quoi elle parlait, elle qui était devenue la deuxième femme d’un homme qui avait été déjà marié depuis dix années à une épouse qu’il aimait et n’entendait pas quitter pour elle. Pourquoi l’aurait-il fait, disait-il. Son épouse était une femme aimable, bonne maîtresse de maison, s’occupait bien de leurs trois enfants et de leurs intérêts communs. Mais il aimait également Kamita au point de ne plus pouvoir vivre sans elle. Alors il avait décidé, en bon musulman ; de l’épouser. Ce que son épouse finit par accepter non sans quelques tourments. Mais en bonne musulmane, elle ne pouvait qu’accueillir sa co-épouse avec le sourire.

Le bonheur pour elle, c’était les hauts et les bas de la vie, pourvu que l’amour de Kesheye y… Click To Tweet

Asankou ne se sentait pas l’âme d’une épouse musulmane et entendait guérir de ce mal qui la terrassait afin de pouvoir se battre pour gagner à nouveau le cœur de son mari. Elle ne comprenait pas pourquoi les fétiches du village, au lieu de terrasser sa rivale, s’acharnait plutôt sur elle. Mais peut-être que cette garce était-elle détentrice de fétiches plus puissants, qui pouvait le savoir ?

Asankou sentit une nausée monter non de son ventre mais descendre plutôt de son crâne. Elle hurla de douleur, ce qui fit accourir médecins et infirmières. Elle se débattit comme si on lui coupait les membres. Les médecins eurent des regards affolés, partirent dans tous les sens comme des éphémères étourdis par la lumière, et augmentèrent les doses des liquides qui perlaient des perfuseurs, appelèrent des spécialistes et d’autres confrères, appelèrent Kesheye en urgence, alors qu’il venait juste de démarrer pour aller prendre une douche et changer de vêtements. 

Asankou fut transportée brutalement en soins intensifs.

La situation venait de virer à une phase extrêmement angoissante. On pouvait lire l’inquiétude sur le visage des médecins, qui tentaient de camoufler leur nervosité.

Un médecin sortit en courant de la salle des soins  intensifs, puis s’arrêta brutalement dans le couloir et laissa choir ses bras le long de son corps après les avoir soulevés au ciel. Il fut empoigné par Kesheye qui venait de remonter les marches de l’escalier, les yeux hagards, la chemise collée sur le corps par la sueur.

– « Non », lâcha le médecin, « non, elle n’est pas partie, elle est encore là, mais les chances sont minces »…

Kesheye n’a jamais su plusieurs choses à partir de cet instant. Avait-il marché jusque dans la salle de réanimation ? Sur ses propres jambes, l’y avait-on porté ? Etait-ce Asankou qui s’agrippait à la vie là sous ses yeux, branchés à des appareils les uns plus redoutables que les autres de mystères avec ces bip-bip ou ces brrrrr de démarrage d’un nouveau palier de désespérance, qui vous plongeait dans une angoisse épaisse ? Etions-nous la veille ou le lendemain ? Kesheye était devenu en moins de quarante-huit heures l’ombre de lui-même, en passe de devenir une épave.

Puis, au bout d’une semaine, les médecins parvenaient enfin à le regarder dans les yeux. Asankou avait été miraculeusement arrachée à une mort quasi-certaine. Cependant, venait de lui annoncer le médecin, en lui faisant découvrir enfin les clichés des scanners, elle en porterait des séquelles. Elle s’en sortait avec une hémiplégie partielle. Qui pourrait graduellement se résorber par la suite, par des soins intenses en kinésithérapie et beaucoup de repos et de sérénité.

Un mois plus tard…

Kesheye portait son épouse dans ses bras pour la déposer dans le canapé de la maison qui avait été préparée comme pour la visite d’une reine venue d’un pays lointain. Une joie indescriptible mêlée à la gravité qui sied aux circonstances se lisait sur les visages de tous les membres de la famille élargie, du côté d’Asankou comme de la maison maternelle de Kesheye. La mère d’Asankou ne disait pas un mot mais semblait parler pourtant la bouche close. Car des mondes et des univers semblaient s’exprimer sur son visage. Les membres du personnel de la maison et leurs épouses et époux étaient tous venus, pour accueillir Asankou de retour du pays des ombres.

Kesheye était redevenu l’époux des années de bonheur. Attentionné, tendre, aimant. Asankou revenait à la vie, à la vraie vie. Sa vie, c’était son homme. Elle l’avait retrouvé.  Et d’ailleurs, les médecins et les kinésithérapeutes s’accordaient tous à dire qu’Asankou était une véritable force de la vie. Son rétablissement s’effectuait à un rythme on ne peut plus favorable.

Bientôt, Asankou s’aventurait hors du fauteuil roulant pour s’agripper à son déambulateur qu’elle n’hésitait pas parfois à ne tenir que d’une main. Sa jambe gauche traînait encore mais Asankou en faisait un sujet d’auto-dérision que lui insufflait la présence quasi-permanente de Kesheye, qui n’avait pas hésité à prendre un congé pour s’occuper de son épouse et s’assurer de l’accélération de son rétablissement.

La vie avait repris son cours normal entre Kesheye et sa Asankou. Cette dernière partagea néanmoins avec sa jumelle ses inquiétudes au sujet de l’éloignement intime de Kesheye qui semblait ménager son épouse et remettre les obligations conjugales à plus tard, quand Asankou serait totalement guérie. Et c’est pour très bientôt lui promettait-il quand elle s’en plaignait.

Asankou s’était promis de ne plus jamais mettre sa vie en danger comme elle l’avait fait. Plus jamais elle ne se ferait du souci au point d’en risquer la mort. Jamais plus. Même pas pour sauvegarder l’amour de Kesheye. Elle en était guérie. Elle pensait à ce que seraient devenus ses enfants si elle avait perdu la vie dans cette crise d’hypertension qui l’avait épargnée, pensait-elle, grâce à l’intervention en sa faveur, de son père défunt.

Puis, il y eut un matin.

Ce matin où Kasheye lui annonça sa décision de divorcer, Asankou en avait été presque soulagée. Enfin, la vérité avait brisé son carcan pour aller en son lieu. Enfin, elle savait à quoi s’en tenir. Enfin, il en avait eu le courage. Enfin, elle allait pouvoir vivre sans la pensée de ne pas savoir le futur qui planait … Elle était sereine. Elle était préparée à entendre le pire. Elle savait pour qui il divorçait.  Elle savait qui il allait rejoindre.

Elle savait qui le rendait plus heureux qu’elle. Elle le lui avait souhaité d’ailleurs parfois, silencieusement, elle avait souhaité qu’il fasse le choix de rejoindre l’autre, tellement elle avait préféré le voir heureux. Comme il l’était avec elle avant. Avant cette femme. Elle, Asankou, n’aurait pas pu le partager et cela, elle savait qu’il le savait. Elle se doutait qu’il finirait par partir.  Depuis longtemps, elle s’y attendait. C’était fait. C’était très bien ainsi.

Ainsi va notre monde, sous la chaleur du soleil, l’odeur de la savane ou de l’océan, selon la face où l’on se trouve, peu importe.

 

 

Auteure : Mireille Mahoussi Bokpe


[1] Fourgonnette recouverte d’une bâche qui sert pour le transport intra-villes. Elles sont aussi appelées « taxis-brousse » lorsqu’elles sont destinées au transport en commun.

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