Cette chose qu’on appelle femme

Avant-propos.

Chaque mot que j’écris est une pierre que j’enlève de mon esprit.

Il m’a fallu beaucoup de résistance pour écrire ce livre. De la résistance à la douleur. Je me suis perdue volontairement pour que mes personnages vivent. Ils grouillent en moi, salissent mes désirs des leurs, embrouillent mes sens de leurs personnalités. Feyikemi, Baï, Ayele, Fafa, Dotou et Kolode. 6 femmes au destin désolant. 6 femmes et…moi. Elles n’ont rien en commun si ce n’est l’absurdité de leur condition féminine. Sommes-nous donc toutes condamnées à cela ? A ce terminus d’oubliées heureuses, qui abandonnent leurs rêves ? La société dispose de nous comme on dispose d’un stylo. On le mâchouille, on le casse, on l’épuise, mais il ne réagit pas. Il ne peut pas réagir car il ne pense pas, donc il n’est pas. Ce n’est qu’une chose. Les femmes ne s’écrivent pas. Elles se laissent faire, envahir par la pression. « Les choses sont ainsi, tout le monde fait ça, ça leur plaît, si tu ne fais pas ça…tu finiras ». C’est misérable d’être une femme sous nos cieux. Click To Tweet Parce qu’on est conditionnées à ne pas être. A ne pas se choisir.

Les femmes ne s’écrivent pas, elles subissent. #Founmi Click To Tweet

Suis-je trop crue ? Lisez ces quelques tweets:

 

 

Nombre d’entre vous ne trouveront pas la bête dans ces propos. Et c’est là, le mal dont je veux parler.

Au-delà de la pression extérieure, c’est à une réification féminine que nous assistons. Est-ce le monde qui ne nous respecte pas ou est-ce nous-mêmes qui ne réagissons pas ? Nous sommes des choses.

Nous sommes réduites. Partout et toujours. A nos utérus, à nos vagins, à nos bras et rien qu’à ça. Le monde évolue mais certaines choses non. Ce livre est un constat, une remarque. Je ne prétends pas vouloir changer le monde et ses horreurs avec mes mots venus de mes terres. Loin de là…Ce livre est un cri de désespoir. Il incite, il cherche à impulser la réflexion, la remise en cause. Je n’ai qu’une seule certitude, c’est qu’il changera la vie de deux personnes. La première c’est moi.

D’aucuns me lanceront, se murmureront « Qui est-elle ? », « Qui est cette personne qui n’a encore rien subi de la vie et se permet de juger les siècles avant elle? ». La réponse est dans leurs mots. Je n’ai rien vu de cette vie si responsable de nos tourments, et moi, je ne fais que rêver d’une autre manière de vivre.

Chacun de nous espère en son for intérieur que quelqu’un viendra remettre les pendules à l’heure. Mais combien se lèvent pour aller vers elles ? Sont-elles si effrayantes ? Une grande dame a un jour dit : « Il faut faire face au mal pour s’en affranchir ». 

Je veux être le n’importe qui fait quelque chose.

On m’a reprochée un jour de ne pas être solidaire envers mes sœurs. D’oser dire que les femmes étaient des choses. Mais au nom de quelle solidarité féminine me tairai-je donc ? Au nom de quel amour pernicieux refuserais-je de voir le mal que l’on se fait ?

Tout a commencé par un article, écrit de mon lit, un certain 8 Mars. J’avais promis à un grand ami, Jean-Morel Morufux qui possédait un blog, www.morufux-overblog.com, de lui offrir un article à publier. Ce n’était donc qu’un présent d’ami qui a pris des proportions gigantesques. De 10 lignes griffonnées sur un bout de feuille,  je me suis retrouvée à un article de 3 pages de long publié également sur une autre plateforme sociale, « Histoires Vécues » de Martin de CHACUS. Les réactions ne se firent pas attendre. Des « C’est trop long », « tu es trop crue pour une humaine ». J’ai été criblée de remarques acerbes féminines sur la virulence de mes écrits et la longueur du texte « Ça donne même pas envie de lire. Dès le début déjà ça saoule ! » .

Tandis que certaines trouvaient là une source de motivation et d’incitation à l’introspection :

« Très instructif! J’ai aimé! Le plus gros challenge reste la prise de conscience et l’action! Bravo à l’auteur. C’est de tels articles qu’il faut pour changer les choses puisqu’ils sont comme les pierres qui participent à l’édifice qu’est le rehaussement de la dignité de la gente féminine. » ;

« Long à première vue mais très passionnant. Ce texte a tout son sens. Il englobe exactement tout sur la femme. Personnellement, ce titre m’a fait bouillir de rage. J’étais plus que déterminée à descendre l’auteur je me suis ramollie en lisant. Comme quoi ne jamais se baser sur la forme pour tirer des conclusions, allez toujours au fond du détail. Chapeau bas! Allez les femmes, lisez ce texte ! Allez encore un peu d’effort, oui t’y es presque ne t’arrêtes pas, lis! »,

«  C’est vraiment dommage mais c’est la triste vérité! Moi je pense que c’est super difficile de se démarquer d’une façon ou d’une autre que le vrai problème c’est la société qui nous y oblige et c’est super difficile voire impossible de faire toute seule face à une société qui vous dicte ses lois. ».

Devant l’ampleur des réactions, j’ai décidé de faire plus que trois pages qui restreignaient mon point de vue sur la question. Aussi, ai-je décidé de transcrire celui-ci dans un ouvrage plus détaillé et plus argumenté. L’idée de départ était un essai, documenté et comprenant les résultats d’une enquête par rapport au thème. Mais les commentaires sur l’article :

« Certaines ont la flemme de lire ce texte. Elles disent même que c’est long. Dommage, un effort de lire, faire fonctionner son cerveau… lol les femmes… c’est à rire de honte »,

« Façon c’est long là je me suis limitée à la 3e phrase »,

« Vraiment moi à la 2ème. Le titre ne donne pas aussi tant envie que ça d’aller plus loin »,

« je suis aussi paresseux comme toi, mais j’ai fait l’effort de tout lire ; je me rappelle souvent de ceci :  » Si vous voulez cacher quelque chose à un africain, mettez-le dans un livre » ,  Et l’homme blanc l’a compris et ce qui est surprenant c’est une femme ! » ,

m’ont fait comprendre que la meilleure manière de ne pas être lue par une majorité est d’écrire un essai comme prévu. J’ai décidé donc de rendre la lecture ‘’plus accessible’’ par une histoire qui ne serait que l’illustration des axes de ma réflexion. J’aurai donc fait de mon mieux sur ce point.

«  Quand on ne peut pas atteindre un fruit mûr, on dit qu’il est amer. » fit l’une de mes lectrices supposant ainsi que mes propos étaient une manière de cracher sur ce que je ne peux pas être. (Je ne ressens aucune envie d’être une chose, en effet. ) Mais il ne s’agit pas ici de verser un quelconque venin, je suis une femme et je prends pleinement conscience de tout ce que cette histoire sous-entend, de toutes celles qu’elle inclut. Peu me chaut, en réalité, d’être considérée comme une femme aigrie mal dans sa peau, à la recherche de ses repères, les critiques virulentes seront la preuve que j’ai touché un point sensible. Dès lors que cette œuvre provoque une remise en cause accompagnée d’une réflexion, je considère avoir accompli ma mission.

Voici donc l’histoire de 7 femmes aux prises avec elles-mêmes et avec le monde. L’une d’elle, c’est moi.

J’espère qu’elle ne vous plaira pas. Click To Tweet

 

Chapitre 1: Pourquoi nous ?

© Samuella Amoussou
© Samuella Amoussou

Elle a faim. Encore. Elle a soif. Toujours. Mais de quoi ? De ces jours qui semblent vous nourrir mais qui ne font que plus vous affamer ? De ces fruits tant convoités agrippés aux extatiques lueurs d’un horizon maudit à ne jamais s’approcher? Faim de ce bonheur promis à chaque nouvel être mais qui se révèle chimère à l’heure des vérités ? Qui donc peut se vanter d’avoir bu à la coupe de la plénitude dans cette vie d’insatisfactions quotidiennes et d’amertumes pérennes ? Non. Elle a faim. Pour de vrai. Elle, l’absente qui respire sans jamais vivre. Elle, l’assoiffée des rêves sans édifices.

Encore une nuit plate, fade à déambuler dans les axes de la ville.  Marcher. Encore et Encore. Pour rentrer dans sa tanière de déterrée. Marcher comme si l’on était sous le coup d’un supplice éternel. Marcher pour ressentir un semblant de souffle de vie. Elle marche donc. Elle, la reine des rêves sans rênes. Dotou vit comme si elle chevauchait un cheval sans bride. Si tout le monde n’a pas droit au bonheur, elle est prête à accepter sa vie et ses horreurs. Si c’était le contraire, que soient maudits les prophètes optimistes de son enfance.

Elle aime la nuit qui engloutit, qui oublie. Comme la vie. Elle l’a oubliée. Mais on l’a appelée Dotou. Ils ont fait en sorte qu’elle ne l’oublie jamais, tant ils aimaient lui répéter : « Dotou, Bo dotou bo ». Tu es la persévérance, persévère donc ! Elle s’amusait de ce paradoxe. Elle, dont les bras étaient déjà baissés.

Aujourd’hui, Dotou a dû quitter son boulot. Elle n’en pouvait plus de son odeur. Son boulot, il pue. Il pue du vide. Il pue le poisson. Il pue son patron et ses clins d’œil suggestifs. Il pue la gueule hautaine de ses collègues. Il pue ses cauchemars. Non. Il puait. Car elle est partie. Elle en avait assez de ce faux sourire plaqué sur son visage, qui ne voulait rien dire, qui ne pouvait rien décrire. Rien de tout ce que suinte son cœur, rien de tout ce que pleure son être.

  • Bonjour, que puis-je pour vous ?
  • Je veux du poisson, faisaient-ils un rien méprisant.
  • On ne vend que du poisson ici, répondait-elle l’air lassé. Quel type ? Combien ?
  • Des bars.

Et bien sûr, elle devait répéter : Combien ? A croire que tous les clients qui venaient vers elle avaient en commun un pic de bêtise et d’indécision. Mais qu’ils viennent donc ! On n’attire que ce qui nous ressemble ! Elle, l’indécise. Elle ? Quelle bêtise !

Qu’ils viennent donc, ouvrir sans pudeur leurs portefeuilles pleins de billets, qu’elle salive à s’imaginer à leur place. Mais elle reste là, hagarde, les yeux rivés sur l’objet de ses détresses.

On lui a dit : ‘’Tu es une femme, tu ne devrais pas avoir des problèmes de ce genre’’. On l’a admonestée et étiquetée : « C’est con de te conduire comme si le monde était noir et blanc. Le gris, ça existe tu sais ». Click To Tweet On lui avait quasiment lancé à la figure : « «A ton âge ! »

A son âge ? A son âge, quoi ? Elle n’avait vu que vingt-cinq 1er Janvier : Alors quoi? A son âge ! Quel âge ?

Oui, à son âge, elle aurait dû porter les étiquettes de ‘’mère’’, ‘’d’épouse’’ et de ‘’ménagère’’. Click To Tweet Mais les étiquettes, c’est justement ça qui l’inquiète. « Je ne suis pas une étiquette. Je suis un être humain» répliquait-elle à cette société castratrice de ses désirs de vie pleine. Elle leur a dit : ‘’Je suis un Homme d’abord!’’. Les autres de son enfer lui ont rétorqué : ‘’Non, tu es une femme avant tout’’. Ils n’avaient pas compris. Ils n’ont jamais rien compris. Rien, de tout ce qui la faisait, elle.

Ah ! Parce qu’elle était femme, elle devait nécessairement finir en levrette ou a quatre pattes pour se mettre quelque chose sous la dent ? Sa philosophie était plutôt : Mettre la main à la patte sans rien attendre d’un congénère à cinq membres.

Son père lui avait dit : « On a tous voulu voler par nous-mêmes. Mais on a toujours eu besoin de la main qui lance. ». Belle parole. Vraie parole. Qui ne pèche que par le contexte. Ils parlaient encore de sa condition de femme. C’était à l’aube de ces dix-neuf 31 décembre, un mois avant que son père ne redevienne cendres.

  • Je suis une femme, je le sais. Mais je veux d’abord vivre comme un Homme. Je veux être libre, papa ! Je veux choisir qui je suis.
  • Nul ne se rebelle contre l’ordre sans y perdre son être ; lança celui qui lui avait enseigné les mots qui jonglent.

Un sourire ironique aux lèvres, elle lui avait alors dit : « Laissez-moi donc perdre mon être à revendiquer ce que je suis. Je veux qu’à un moment le monde cesse de me rappeler que je suis une femme pour se rappeler que je suis un être humain. Je veux être libre de choisir mes identités, papa.»

  • C’est un choix ma chérie, ce sera ta croix. Je t’aurais prévenu. On ne change pas le monde avec des mots ou des rêves. Sinon, ton cousin Tali serait président de la république depuis son canapé.

Ils avaient ri. Mais les mots étaient restés lourds dans son coeur comme une malédiction. Elle la porte donc, sa croix. Elle ploie sous son poids. Elle a provoqué l’ordre, en voulant d’abord vivre en Homme. Libre, indéterminée par autrui. Et elle est arrivée à la croisée des chemins dans le jardin des choix. Les feuilles doivent-elles retomber mortes ou former un beau fleurage ? Quelle sera la sentence ? Pluie ou soleil? Le vent a cessé de souffler. L’air, lourd des désirs secrets, des douleurs passées et des espérances échappées s’engouffre dans ses narines. Inspiration ou…expiration ? Elle sent que c’est le moment de titiller le sort.

Après quelques secondes à attendre devant le carrefour désert de vie, Dotou a inspiré très fort et pris le chemin de la maison familiale. Retour en enfer.

———

Ayele roulait lentement sur le bitume prenant soin de ne laisser le vent la décoiffer. Sa coiffure avait tout de même coûté quelques milliers. Une femme décoiffée c’est une femme sans arme. Les mèches lui taquinaient les yeux sous l’effet du vent. A 40 km/h sur une autoroute, elle faisait tâche. Elle rendait la circulation pénible. Pendant que certains se contentaient de la dépasser en trombe, d’autres ne pouvaient s’empêcher de lui lancer un regard dédaigneux. Il y avait aussi  ceux-là qui devaient exprimer leur colère pour se sentir mieux. « La route là, c’est à ton père pour que tu roules comme ça ? » « C’est quoi cette manière de conduire ? » « C’est un crime de donner une moto à une femme, hein » « Et c’est toujours elles ! » « Dégage, yeyinon! » . Elle se contentait de leur sourire sans broncher, sans obtempérer, sans se corriger. Elle ne réalisait pas que son extrême prudence pouvait causer autant de dégâts que s’il eut été question d’une trop grande vitesse. La coiffure avant tout !

Ils rangeaient quand même leur hargne devant le divin de son sourire. Ayele était le témoignage vivant de la particularité du patrimoine féminin d’Abomey. Sa beauté n’inspirerait pas un pinceau, mais son sourire oui. Il envahissait ses imperfections naturelles, pour les couvrir d’un hâle de joie, qui ne pouvait qu’être divin. Que dire de ce digne postérieur, rebondi en deux courbes glissantes parfaitement symétriques ? Click To Tweet Il n’inspirerait pas un pinceau, il le briserait ! Et des cœurs, Ayele était passée maître dans l’art de leur donner des suffocations. Quelle femme !

La première fois, vers l’âge de treize ans quand un ‘’Grand élève’’ qui la convoitait eut enfin le courage de lui avouer « L’incendie qu’elle déclenchait dans ses membres par l’ondulation électrique des siennes », Ayele s’esclaffa, entre émotion et gêne, pour enfin répondre, taquine :

«  Que dois-je faire? Que je cesse donc de marcher pour mettre fin à ton supplice ? »

Le lyrique lycéen dont l’éloquence n’avait d’égale que la concupiscence lui répondit sans faire cas des protestations de sa conscience :

« Même si tu cessais à tout jamais de marcher, l’amour qui brûle mon âme ne pourra s’éteindre. Ondule sur mon corps comme tu embrigades mon cœur et peut-être connaîtrai-je le répit. Car l’amour peut se cacher mais le désir ne peut se feindre. »

La flatterie eut raison des dernières défenses d’Ayele. Elle céda à l’appel du corps et de la tentation. La surprise fut tout de même à son comble quand l’ignorant Amoureux aux mots si doux comprit que de sa princesse il n’était pas le premier Prince. La Belle n’avait déjà plus d’hymen. Elle n’était pourtant qu’en sixième ! se disait-il ahuri. Adieu ses rêves de pionnier de l’extrême et de premier de ces demoiselles !

En garant sa moto au garde-vélo de l’hôtel, Ayele repensa à ce coup vite expédié du fond des toilettes de son Lycée et sourit de bonheur. On peut dire que les choses avaient changé. Maintenant elle se faisait inviter dans des hôtels cinq étoiles, pouvait se permettre faire poireauter ses Roméo, leur extirper l’essence de son amour avant de se lover entre leurs bras. Elle les dépossédait très facilement mais ils finissaient quand même bien heureux. Il est vrai que la belle n’offre ses charmes qu’au plus offrant mais c’est parce qu’elle sait qu’elle vaut son pesant d’or !

© Darios Tossou
© Darios Tossou

Elle avança donc, pleine d’assurance, dans le hall de l’hôtel. Ses talons claquaient bruyamment sur le sol faisant tourner tous les regards vers elle. Elle en était béate de ravissement. Etre le centre de l’attention, c’est si nourrissant ! La réceptionniste vers qui elle se dirigea ne put dissimuler promptement son admiration devant une telle allure. Lèlè le remarqua et n’hésita pas à en user :

  • Bonsoir mademoiselle, susurra-t-elle d’une douce voix. J’ai rendez-vous avec M. Kwaeku
  • Oh oui ! Soyez la bienvenue Madame. Chambre 053. 2ème étage. Il vous y attend déjà.

Ponctuel le nouveau Roméo…peut-être un peu trop mais assez pour conforter Lèlè : Elle avait l’avantage. Sans plus se préoccuper de son interlocutrice, elle se dépêcha de monter vers l’inconnu du Club. Les plus belles rencontres se font d’une manière très banale. Une boîte de nuit très huppée, deux regards pleins de désir, et des milliers de clins d’œil coquins. Ils avaient dansé toute la nuit. Entre ces danses, ils s’étaient connus dans tous les sens du terme. Le lendemain, un appel sur son téléphone, une belle voix grave, un « je n’ai pas pu détourner mes pensées de toi » et une chose attrayante amenant une autre, les voilà réunis dans cet hôtel si luxueux que sa joie en devenait insoutenable.

Elle tapota allègrement à la porte de la chambre 053. Une entrée théâtrale, sa démarche chaloupée et le tour est joué ! Elle attendit deux minutes. Et comme personne ne se manifestait, elle tourna la poignée de la porte. Celle-ci s’ouvrit silencieusement sur son secret. Il n’y avait pas le moindre  signe de son cher et ponctuel Kwaeku. Surprise, Ayele ne sut quoi faire dans un premier temps. Peut-être qu’elle s’était trompée de chambre. Après vérification, elle dû se rendre à l’évidence : C’était là un bien beau lapin pour une deuxième première rencontre. Et si elle attendait quelques minutes en plus ? Peut-être était-il sorti ?

  • Je déteste ça !

240 secondes. Elle piaffait tellement d’impatience qu’elle dû se résigner à s’asseoir sur le lit. La blancheur éclatante des draps ne réussit pas à l’adoucir, elle qui avait quand même un faible étonnant pour l’immaculé.

5ème minute, elle décida de mettre fin à cette si longue attente. Elle composa son numéro. ‘’Le numéro de votre correspondant est soit…’’ la voix de l’opératrice lui parut si détestable qu’elle coupa l’appel et sans plus autre forme de procès, décida que c’était la dernière fois que « ce monsieur qui se croyait tout permis aurait l’immense privilège de la voir » !

Fulminante, Lèlè claqua la porte avec violence et dévala les escaliers bien décidée à dire à la réceptionniste ce qu’elle pensait de cette forme de réception.

  • Vous êtes plutôt mal informée pour une réceptionniste, siffla-t-elle à la demoiselle qui ne comprit pas d’abord ce qui lui arrivait.
  • Comment ? répondit celle-ci sincèrement étonnée.
  • La chambre 053 est aussi vide que votre soutien-gorge, répliqua, acerbe, l’ex-sujet de son admiration.

Sans laisser le temps à son interlocutrice de s’expliquer, Ayele déclara: « Vous direz au fantôme qui ‘’m’attend déjà’’ qu’il peut toujours planer !»

Un homme au loin, assis au bar, observait la scène un petit sourire narquois au coin des lèvres. Un verre de vodka était posé devant lui ainsi qu’un Smartphone visiblement éteint. Vêtu d’un costume gris bien coupé, il respirait ce luxe discret propre aux personnes de goût, ces personnes qui n’avaient pas besoin de l’ostentatoire pour se sentir bien dans leur peau. Il avait la quarantaine bien sonnée et dégageait un grand charme probablement dû à des lèvres charnues toujours mouillées. Un petit air de Thione Niang. Click To Tweet. Mais personne ne s’aventurait à le lui faire remarquer tant ‘’ce petit Sénégalais prétentieux qui avait plus de chance que de talent’’ l’exécrait. Ou était-ce le fin duvet qui les recouvrait qui faisait l’eurythmie de ses traits. Ou encore, cette peau ébène aux reflets de bronze.

  • Farouche. Intéressant, murmura-t-il en détournant lentement son regard d’un certain postérieur qui s’éloignait.

Il se leva, sans se départir de son sourire. Il s’épousseta avec élégance d’une poussière absente. Sans se presser, il prit son téléphone, le ralluma et composa un numéro. Dehors, vers le parking réservé aux motos, un autre téléphone résonna.

———–

« 23 Avril. 18h 

Regarder le ciel, c’est comme aller à la mer. C’est bleu et ça bouge. Et les étoiles ! Oh délicieux grains de beauté ! Je veux être comme un grain de beauté du ciel, brillante et radieuse. 

Mon cœur est lourd, quel dommage que mes oreilles soient si performantes aujourd’hui. Maman est assise à la terrasse avec une de ses très lointaines cousines, une dame qui me met un peu mal à l’aise. Et si j’en crois mes oreilles, je vais devoir apprendre à gérer mon mal-être, car maman vient de me vendre à la charité. Merde. »

Sur ce mot bien mouillé, Kolode déposa son stylo et leva de nouveau les yeux vers le ciel. « Tout ça c’est la faute à son mari » tempêta-t-elle intérieurement, sans pour autant le noter dans le cahier d’exercice qui lui servait de journal intime. « Il pourrait tomber dessus et le lire ». De toutes les manières, elle y écrivait rarement, n’étant pas très attachée aux choses qui restent. C’était l’idée à Préfruimour, son meilleur ami aux jambes longues et à la démarche alambiquée. Elle lui disait toujours : ‘’Ton prénom agit vraiment sur toi, tu devrais porter plainte contre tes parents. Comment peut-on s’appeler Préfruimour ?’’. Ce à quoi il répondait invariablement, ‘’Dixit quelqu’un qui devait s’appeler Claude. On s’est bien trouvés, avoue.’’

© Germano Miele
© Germano Miele

Elle aurait dû s’appeler Claude en effet. Claude comme Claude François, le chanteur. Mais à l’officier de l’Etat civil, sa mère de son accent venu de nulle part, avait dit : « Ko Lo de », comme s’il s’agissait d’un prénom local. Tout ça a été la faute à ce type. Si seulement, il n’était pas si…pff.

Le ciel était un contraste coloré. La rougeur due aux derniers rayons de soleil embrassait un côté de l’horizon tandis que l’autre côté restait bleu, parsemé de petits nuages blancs. Une dualité si expressive de son dilemme actuel. Que faire ? Accepter de quitter sa mère pour lui alléger la peine ou rester et mettre son avenir entre guillemets ? Elle aurait voulu avoir le choix. Elle n’aimait pas du tout cette dame et ses sourires faux. Faux comme sa peau. Faux comme son visage, sa voix, ses cils et ses airs candides. On aurait dit un faux billet qui se balade quand les détecteurs sont en panne.

Et justement, le faux billet venait vers elle, flanquée de sa mère. Il lui fallait avoir l’air le plus horrifié possible, comme si elle n’avait rien percé de leurs affreux conciliabules. Ensuite, elle ira voir Momo pour épancher son chagrin dans ses sarcasmes.

  • Kolode, tu connais Fafa non ? demanda la voix fluette de sa chère et tendre mère aux épaules devenues si frêles.

Kolode joua le jeu de l’ingénue en secouant la tête en signe de négation sans détourner son regard du sourire de la dénommée Fafa. Sa mère mit une main à l’épaule de celle-ci et précisa :

  • C’est la fille au beau-frère de ton grand-oncle Séli ! Tu sais, celui qui était mécanicien là ?
  • Très longue, la manche ! Mais oui, je me rappelle de Tonton Seli. Bonsoir Madame, répondit-elle
  • On ne dit pas Madame, on dit Maman, répliqua sa mère une lueur de réprimande dans les yeux.

La Madame-Maman élargit encore plus son fameux sourire découvrant ses dents jaunes d’une cinquantaine d’années.

  • Laisse donc, Baï, c’est la preuve qu’elle suit bien ses cours. Alors Claude…
  • Techniquement, c’est KOLODE, interrompit l’adolescente un brin insolente.
  • Oui mais de manière aussi technique, ça aurait dû être Claude. La dernière fois que je t’ai vue, tu ne pouvais pas encore parler. Je vois que tu t’es exercée.

La jeune fille perçut le sarcasme et se tut. Sa mère, légèrement irritée par l’impertinence inhabituelle de sa fille, eut du mal à reprendre.

  • Kolode, je voulais t’annoncer une bonne nouvelle.
  • Tu iras vivre chez Fafa à Cotonou ! Formidable, non ?

L’absence de réaction provoquée par cette ‘’si bonne nouvelle’’ n’était pas de nature à décourager la mère, qui n’en pouvait plus de voir ses enfants dépérir de ses fautes à elle.

  • Elle a une belle maison là-bas, tu continueras tes cours dans une belle école et tu pourras mieux te concentrer pour le Bac, l’année prochaine.
  • Ne t’inquiète pas Kolode, fit la dame-à-la-belle-maison-la-bas-et-au-sourire-faux. Tu reviendras à chaque fois que tu le voudras, voir ta maman et tes frères.

Après un long moment de silence et gênée par les deux regards suspendus à ses lèvres, Kolode murmura un imperceptible ‘’d’accord maman’’.

  • Le plus réjouissant c’est que vous partirez demain !

Ce dernier coup de massue, la jeune fille ne put le supporter et prit la fuite, laissant les deux dames ébahies par une telle réaction. Elle dédaigna leurs appels. Elle n’avait qu’une seule envie, partir loin de ces murs qui avaient entendu le sort de ses futures nuits.

  • Fafa se tourna vers le visage défait de la mère de Kolode qui venait de prendre conscience de la décision qu’elle imposait à sa fille. Tu as fait ce qui était bien pour elle. Les enfants ne comprennent pas toujours les efforts qu’on fait pour eux. Elle doit pleurer aujourd’hui pour rire demain. Je ne l’ai compris que trop tard et tu en connais les conséquences. Elle comprendra.
  • Je sais.

Baï ne put pourtant pas prévenir l’afflux de larmes qui ravagea son charmant visage ridé par l’inquiétude et les insomnies. Pourquoi, Seigneur ? Pourquoi nous ? Click To Tweet

 

Chapitre 2: Quelle femme résiste ?

 

Tendre à qui te lapide et mortelle à qui t’aime,
 Faisant de l’attitude un frisson de poème,
 Oh Femme dont la grâce enfantine et suprême
 Triomphe dans la fange et les pleurs et le sang,
 Tu n’aimes que la main qui meurtrit ta faiblesse,
 La parole qui trompe et le baiser qui blesse,
 L’antique préjugé qui meurt avec noblesse
 Et le désir d’un jour qui sourit en passant.
 Férocité passive, âme légère et douce, 
 Pour t’attirer, il faut que le geste repousse. 

Orphée Kitchey


La vie est une pimbêche qui peut se montrer très vorace. Elle avale ses Hommes et leurs souffles. Ils finissent ternes et vides. Ils se vendent à l’absence à longue, car ressentir devient pénible.

Feyikemi, terne et vide, regarde loin devant elle, au-delà du présentateur qui gesticule. Loin, au-delà des apparences. Feyikemi, la souillure devenue modèle de perfection. Feyikemi, la bâtarde qui honore. Elle sait ce qui va se passer dans les minutes qui viennent. Le présentateur appellera son nom, l’encensera devant les milliers de spectateurs avides de  boire à la coupe d’une victoire qui n’est pourtant pas la leur. Feyikemi ADE, présidente et directrice générale de « ADE Enterprises », gagnante pour la troisième fois des Trophées Excellence. Il la désignera comme une femme battante, une femme d’acier, comme La Femme. Elle ébauchera un sourire et se lèvera pour être cette femme-là.

Mais elle sait ce qu’elle est. Et elle n’est pas cette femme-là. Elle était plutôt l’autre femme, la femme commune aux rêves triviaux. La femme quotidienne aux désirs prosaïques. Juste une femme.

Combien de fois n’a-t-elle pas maudit ce présent empoisonné qu’est sa vie ? Combien de fois n’a-t-elle pas rit de son infortune, elle pourtant si fortunée ? Combien de fois n’a-t-elle pas désiré juste une minute être normale ? Ne pas penser, ne pas jouer, ne pas être, suivre.

  • Ce n’est pas une vie que je vis, c’est une blague.

Mais elle se garda bien de dire ça au public qui s’était levé pour lui faire une standing ovation. Son trophée était lourd. Lourd de ses insomnies, de ses douloureux sacrifices, lourd de ce qu’elle n’avait pas, de ce qu’elle n’était plus. Elle ne résista pas au sourire qui se plaqua automatiquement sur son visage. Il fallait bien s’engoncer dans le manteau de faux-semblants qu’elle s’était elle-même tissé.

« Allez Feyi ! Commence par un mensonge, ça sonne toujours bien ! », se dit-elle avant de s’approcher de la tribune avec assurance.

  • Heureuse. Je suis vraiment heureuse de tenir, une fois encore, le trophée de l’espoir. Oui, car l’entrepreneuriat symbolise à mes yeux l’espoir d’un jour nouveau, d’un jour meilleur pour notre patrie. Je tiens à exprimer toute ma reconnaissance aux organisateurs de cet évènement et à leurs partenaires qui depuis une dizaine d’années n’ont de cesse de cultiver en chacun de nous la sève de l’émulation, la soif du dépassement de soi. Un grand merci également à mes challengers sans qui mon esprit de compétition n’aurait  trouvé souffle de vie. Puissions-nous faire trois fois mieux qu’aujourd’hui. Mais ma gratitude, la plus grande, va au public, à la nation. En effet, qu’est-ce qu’une entreprise sans clients ? Qu’est-ce qu’une marchandise sans demande ? Merci à vous tous qui avez compris que le ‘’Consommons-local’’ ne devrait pas être qu’un slogan politique. Ce trophée ne m’appartient donc pas. Il appartient à tout le peuple béninois qui œuvre pour la réalisation de l’objectif commun qu’est le développement.

Elle observa un moment de silence ponctué de vifs applaudissements. Puis, reprit une lueur de tristesse dans les yeux.

  • Mon père chante souvent cette chanson qui me semble plus que jamais d’actualité. « Combattant ! Ais confiance ! Un beau jour plus beau que tous les jours… »

Sa voix fut couverte par les milliers d’autres du public qui reprit en chœur ce grand classique de la période révolutionnaire béninoise. La fin de la chanson se perdit dans un autre tonnerre d’applaudissement. La foule n’a pas pu résister à ce que des médias ont appelé : l’orage ADE. Un orage qui séduit tout le monde et frappe partout. Feyikemi sourit avec joie, c’est ce qu’elle, elle appelait : « Combler les attentes ».

Elle était l’un des enfants du laboureur.  Elle avait creusé, fouillé, bêché. N’avait laissé nulle place ou la main ne passe et repasse dans le champ de sa vie. Elle avait tôt fait d’intégrer que le travail était un trésor et non une punition. Sa vie, elle l’avait voulue pleine. Mais entre le vouloir et l’accompli, il avait une marge d’erreur qu’elle a oublié de prendre en compte. Ce goût aigre d’inachevé qui titillait ses papilles l’empêchait de jouir pleinement de ce qu’elle avait déjà.

« C’est ce que nous n’avons pas qui nous retient à la vie. Quand serai-je entièrement heureuse? »

Mais même cette voix qui lui tenait compagnie dans ses solitudes n’avait pu répondre à cette douloureuse question. Qui y répondra ? Qui pourra y répondre ? Mais en réalité, qui croira que la grande Feyikemi ADE, avec ses sept chiffres et son leadership, avec son équipe de guerriers et sa famille si prestigieuse,  souffrait de ce mal si banal qu’on appelle la solitude ?

  • Félicitations Mme ADE !
  • L’Amazone !
  • Les femmes devraient prendre exemple sur vous !
  • Voilà le genre de femmes dont l’Afrique a besoin ! Vous êtes une valeur sûre !

Son cynisme l’empêchait de jouir de ces compliments ! L’Afrique ? Quelle Afrique ? L’Afrique s’est construite sur les douleurs et les silences de ses femmes. Une femme, ça ne doit pas rêver trop grand, trop fort. Une femme ça ne devrait pas être ce dont Feyikemi a rêvé, gamine, assise dans son bunker de chambre. Ce jour-là après une dure journée à l’école à observer toutes ces connaissances sensées lui garantir un bel avenir, elle avait écrit ces lignes qui détermineront pour toujours sa vie.

« Je sens la femme que je désire être monter en moi. Elle est dans ma gorge. Mais elle m’effraie. Cette workalcoholic*, cette carriériste froide, déterminée, magnat dans son domaine. Une femme difficile à cerner, accessible mais insaisissable. Je la sens dans ma gorge, elle est là. Je me demande vraiment si c’est celle que je dois être, non pas une femme de fer, car le fer se rouille, mais ce diamant qui scintille au milieu de pierres. Ce diamant incassable qui résiste aux épreuves. Cette femme qui sait se contrôler mais est incontrôlable. Aimante mais impassible. Cette femme à 7 chiffres et à 0 trêve, qui fait rêver, qu’on admire mais qui échappe. Cette femme, ce dragon. Cette femme, une araignée aux gigantesques tentacules. Un prédateur. Cette femme dont les poils se hérissent à l’injustice qui a une vision nette de ce qu’elle veut être et de ce qu’elle entend apporter au monde. Cette femme que je veux être, une femme phénoménale. » 

© Darios Tossou
© Darios Tossou

Elle n’avait jamais pu oublier ces mots, gravés dans son esprit et dans son âme. Feyikemi ADE, grande productrice et exportatrice de pommes de terre béninoises. Qui l’eut cru ? Des pommes de terres au Bénin ! Un commerce très lucratif pour ceux qui connaissent bien les rouages du métier.

Mais est-elle vraiment devenue cette femme ? A bien des égards, elle était phénoménale. Son sang-froid dans les affaires et sa capacité à détacher ses émotions de ses intérêts lui ont valu bien des millions. A bien des égards, elle était un diamant. Elle a subi l’ostracisme, l’humiliation, la honte, et autres maux d’Homme, sans jamais abandonner. Mais il y a un mal qui érode même les diamants, et c’est la solitude. Belle solitude qui tue à contre-goûtes.

Elle s’éclipsa sous les commentaires flatteurs, et les ovations sans fin, son sourire toujours figé. Ils n’étaient pas tous contents de sa réussite. Certains la calomnient avec aisance, certaines seraient prêtes à lui arracher les boyaux sans tiquer. Même cette victoire était sujette à des murmures et à des remous. Il lui est parvenu que l’une des membres du Conseil d’Administration des Trophées Excellences avait crié à la corruption, l’a traitée de péripatéticienne avant de claquer la porte, lors de l’élection. Et elle n’était pas la seule à penser que son succès était truqué. Les femmes, elles-mêmes, ne peuvent concevoir qu’une femme réussisse toute seule, sans l’aide de sa cavité. Drôles de masochistes. C’est vraiment un supplice d’être une femme qui gagne. Click To Tweet Un supplice de devoir se sentir coupable d’être indépendante. Elle avait envie de vomir, ou du moins de se retirer de l’hypocrisie ambiante. Elle se dirigea donc vers les toilettes, d’un pas rapide. Celles-ci étaient situées de l’autre côté de la salle de fêtes de l’hôtel GK où avait lieu la cérémonie. « Ouf !  Et Je pourrai enlever ces chaussures une minute ! ». Mais une seconde après s’être dit cela, des pensées d’autrui résonnèrent à ses oreilles. Elle était devant la porte des toilettes de femme où deux voix féminines pleines d’acrimonie vivaient :

  • De toutes manières, ADE Enterprises a été créé par Fènou ADE. Elle n’est pas partie de rien ! Elle se la joue grande dame et tout ! Les dessous on connait ! Elle ne vaut rien. Une pute incapable de garder son foyer et on veut qu’elle dirige qui ? Du gros n’importe quoi.
  • J’ai appris que son mari l’avait quittée après 2 ans de mariage. Le pauvre. Il paraît qu’elle est impolie et arrogante. Son argent lui monte à la tête. Pour une femme, la première richesse c’est le foyer. Tout l’argent du monde ne te servira à rien sans mari et sans enfants.
  • 37 ans et elle n’est mère de rien.
  • Si, elle a ses millions ! Elle va les nourrir avec ses seins ! Ah j’avais oublié. Elle n’en a pas.

Des rires tambourinèrent contre sa douleur. Les yeux mouillés, Feyikemi tourna les talons. Qu’aurait-elle dû faire ? Ouvrir la porte et leur expliquer ? Leur raconter sa vie ? Les supplier de ne pas juger ? De ne pas avoir un avis sur ce qu’on ne connaît pas ? Qu’aurait-elle pu ? Elle n’a que ses milliards.

—–

Elle hésita avant de décrocher. Elle craignait de lui donner l’image d’une femme faible et facile à conquérir. Mais elle reconnaissait avoir été très impatiente.

  • Oui ?
  • Oh ma belle, j’étais parti prendre quelques flutes au bar. On vient de me dire que tu es repartie, très fâchée. Reviens, si ce n’est pas trop tard. J’ai une petite surprise pour toi.

Seul le silence répondit à Kwaeku, suivit d’un petit bruit bref et sec si expressif. Elle avait raccroché.

Quelques minutes plus tard, un autre bruit très expressif résonna dans la chambre 053. Il le savait. Elle ne pouvait ne pas revenir. Il ouvrit la porte après s’être arrangé une mine de circonstance. C’était elle, C’était Ayele.

  • Merci d’être revenue, chérie.
  • Allez, viens, entre.

Elle ne bougea pas d’un cil. Elle esquiva sa bise l’air dégoûté. Ses yeux étaient posés sur lui, avec un air de défi et un regard qui voulait dire « Il faut plus que du champagne pour me faire entrer dans une chambre ».

Kwaeku poussa un long soupir. Toutes les mêmes, ces meufs.

  • Je voulais te montrer la robe que je t’ai payée. On doit aller quelque part, je t’ai dit. Et je veux que tu sois la plus élégante de la soirée puisque tu es la plus belle femme de mes nuits.

Oh flatterie ! Quelle femme résiste à ton emprise ? Tu dénoues nos sourires et nos convictions. Tu déshabilles nos cœurs de leurs façades de colère. Et derrière ces murs, se cache un consentement. Ayele n’entendait pas être, en dépit de ‘’toute sa colère’’, l’exception qui confirme la règle. Une belle robe était en jeu. Et tout le monde sait que personne ne résiste à la beauté. N’est-ce pas Kwaeku ? Elle entra donc dans la chambre non sans feindre une certaine réticence. Les convenances, dit-on !

Kwaeku ne fut pas dupe. Il faut dire qu’il a l’habitude des femmes maniérées. Il la regarda donc, elle et sa moulante combinaison, son maquillage si lourd qu’il doutait de son véritable teint et autres choses destinées à allumer en lui la flamme. La flamme ? Il est était à peu près sûr que ce feu qu’il sentait monter en lui ne se dirigeait pas vers le cœur, lieu des émotions les plus nobles. Ah mais qu’est-ce qu’il allait l’honorer cette petite !

Elle prit le paquet sur le lit. Déjà toute émoustillée par l’inscription « Oscar de la Renta», elle ne put dissimuler un léger sourire de contentement qui s’élargit plus encore à la vue de vêtement. C’était une robe à plus de 3000 $ ! Elle le savait pour avoir passé des heures à larmoyer sur la boutique en ligne. « Oh, mon Dieu, que c’est beau! » dit-elle.

  • Cette robe ne vaut pas ta beauté, aucune robe au monde ne rendra assez hommage à ta beauté.
  • Hum. Ah oui ?

Il y est des questions auxquelles il ne faut répondre que par le sourire. Un sourire qui se doit d’être éclatant d’admiration et de gênante timidité. Elle était conquise. Dans les membres de Kwaeku, c’était déjà la danse de la victoire.

  • Alors ? Tu ne veux pas l’essayer ?
  • Ici, devant toi ?
  • Je ne regarderai pas promis, répondit-il en prenant l’air le plus innocent possible.

Les débilités qui suivirent n’ont retenu que très moyennement son attention. Ces échanges hypocrites et puérils de pré-relation qui jamais ne varient sont la preuve que la proie est en confiance. L’arrivée sera belle, se dit-il pour se consoler. Pour lui, Ayele est le genre de fille qui abhorre les discussions réfléchies qui pimentent les rapports. Et ce n’était pas pour le déplaire car il n’avait besoin que d’une aventure sexuelle pour changer d’air. Il se voyait mal en train de lui parler des dernières exactions de Daesh ou de l’immortalité de l’épicurien Lucrèce. Ça pourrait même la faire fuir cette carpediemeuse. La dernière fille avec qui il avait essayé de discuter de l’importance d’une restructuration académique axée dans le sens de la dynamisation des facultés de raison et de pensée avait sombré dans un sommeil si profond qu’elle en avait ronflé. La prochaine fois qu’une autre se lancera dans un verbiage ininterrompu, il saura quoi faire.

La voilà qui se déhanche lascivement devant lui. Elle est sexy, il va passer du bon temps. La robe épousait voluptueusement les contours de son corps sans pour autant en prendre l’empreinte. Entre être sexy et être vulgaire, il n’y a qu’un fil de moins. Et les filles vulgaires c’est fait pour les hommes sans classe. Son côté snob l’empêchait de voir de la beauté dans le vulgaire. La petite n’en était pas loin, mais n’en est pas là. Il y a encore de l’espoir.

  • Tu sais Ayele, commença-t-il avec douceur, tu es très belle.
  • Ah oui ?
© Lucas Pix
© Lucas Pix

Le ton dubitatif qu’elle a voulu prendre ne trompait guère. Ayele se savait belle. Pourquoi mettaient-elles autant de maquillage? Il ne voulait pas être sali par sept couches de poudres chimiques de toutes les couleurs.

  • Mais tu le seras encore plus avec cette robe si tu dégageais un peu…ton visage.

« Oh la punchline ! » la voix de son petit frère résonna dans la tête de Kwaeku. Il se rendit compte de sa maladresse et se rattrapa de justesse :

  • Je veux dire, attacher tes cheveux, enfin…tes mèches pour mieux découvrir ton visage.

Ayele n’en revenait pas. Il avait quand même du culot ce type . Quelle arrogance ! Mais s’il pouvait lui payer une robe si somptueuse, c’est qu’il y a beaucoup plus de jus qu’elle ne l’aurait imaginé. Ce n’est donc pas le moment de se la jouer indocile.

  • Tu as probablement raison, attends-moi quelques secondes.
  • Même si cela devait prendre une éternité, je sacrifierai l’éphémère de ma vie à attendre que l’éclat de ta beauté revienne illuminer le placard de mes désespoirs.
  • Waouh ! je ne te savais pas poète, dit Ayele tout en se dirigeant vers la salle de bain.
  • Je ne le savais pas aussi. Tu vois, tu réveilles le meilleur de moi.

Le talon d’Ayele ayant disparu derrière la porte conspiratrice de la salle de bain, Kwaeku replongea dans ses cyniques pensées, son éternel sourire narquois aux lèvres. Il se rappela comment du dernier ringard asocial de la salle, il était devenu le célibataire le plus prisé rien que par l’argent. Comment il avait acquis un respect qu’il jugeait des fois immérité juste parce qu’il roule en Bugatti quand les autres sont en Taxi. Pas besoin de grand-chose pour être magicien, il suffit d’un compte en banque lourd.

L’argent change dit-on, mais ceux qui changent ne sont pas toujours ceux qui l’ont. On lui attribuait autant de conquêtes sulfureuses qu’il y avait de marches à la muraille de Chine. La renommée créée par la richesse est aussi têtue que viciée de rumeurs et de suppositions. Mais il ne s’en offusquait guère, tant que ça sert ses intérêts. Certains curieux mais surtout curieuses venaient exprès boire quelques verres au KGBar dans l’espoir de le rencontrer, ou de provoquer une conversation, voire de prendre une photo. Ils iront raconter à qui voudra bien avaler leurs crudités, qu’ils s’étaient faits amis au patron de la chaîne d’hôtels la plus huppée du Bénin et qu’ils bénéficiaient d’une exonération sur leurs frais de séjour.

  • C’est mon pote chaud !
  • Oh, Kwaeku, c’est mon ex. On a même failli se marier, sauf que je n’étais pas prête.
  • Il m’a draguée une fois, j’ai dit non.

La vérité est qu’il se foutait bien des balivernes que ces filles pouvaient bien débiter sur lui, tant qu’il a pris son pied. Non ? Elles ne savaient pas lui dire non ! Apparaître riche de est le meilleur moyen de cueillir la plupart des sœurs d’Eve. Les femelles en elles ne peuvent y résister. L’argent est le nerf du sexe. Click To Tweet

© Darios Tossou
© Darios Tossou

«Tu peux être gros, vieux, moche et triste à mourir. Tant que tu as du fric, tu te trouveras toujours des filles.  Respire l’argent, et les femmes s’agripperont à toi », lui avait dit son mentor de père. C’est pour cela qu’il avait ce sourire narquois devant les affectées. Elles ne résistent pas bien longtemps quand l’odeur de l’argent s’exhale de ses pores. Et Kwaeku G. transpirait l’argent à grosses gouttes.  Il en transpirait assez pour se faire un bain de bouche avec. L’hôtellerie de luxe, ça marche quand on n’en est pas le client.

  • Alors ?
© Lukas Pix
© Lukas Pix

Son maquillage était plus léger, et ses mèches attachées dévoilaient mieux ses traits. Il ne regretta pas d’avoir essayé.

  • Tu es magnifique, lui dit-il tout-sourire.
  • Hum…alors, où allons-nous ?
  • Là où le ciel et la terre se rencontrent pour rendre gloire à la beauté.
  • J’espère qu’il y aura à manger, car j’ai une faim d’ogre !

Il s’avança vers elle, et la prit par le bras, et la regarda droit dans les yeux :

  • Me fais-tu confiance ?
  • Oui, murmura Ayele après quelques secondes de silence.
  • Alors, ne t’inquiète pas.

Les remous qu’ils déclenchèrent dans le hall d’entrée sonnèrent comme une douce musique à son ouïe. Elle se sentit comme Mohammed Ali après son célèbre combat, comme Jésus rentrant en Judée, comme Roger Federer à la fin d’un match, comme La reine. D’émerveillements en émerveillements, les doutes d’Ayele finirent par être confortés : Elle venait de décrocher le gros lot.

Il l’amena, dans la plus belle de ses voitures, une Bentley Mulsanne, qui lui avait coûté la peau des fesses, les fesses elles-mêmes, et deux prunelles. Cotonou était illuminé par le sourire d’Ayele, tant d’argent lui montait à la tête. Elle pensait déjà à tous ces projets qu’elle allait réaliser, à toutes ces fringues qu’elle allait se payer, et à tout ce luxe qu’il ne fallait pas laisser s’échapper !  Son leitmotiv lui revient en tête : Carpe Diem Babe !

La voiture s’arrêta derrière la Présidence de la République. Ayele ne vit rien qui puisse rendre hommage à la beauté. Juste quelques piliers et une grande esplanade. Des graffitis représentant des têtes de mort, et lançant des avertissements très clairs aux imprudents, ornaient les murs. Sur le sol, des dessins de corps humains, apparemment vidés de vie.

  • Bienvenue à la porte de la réconciliation, Ayele.

Le vent, soufflait de manière saccadée, un peu comme la respiration d’Ayele à présent. Ce lieu, avait tout d’un repaire de brigands. Click To Tweet

—–

Cendres. Elle est en cendres. Elle s’est consumée peu à peu sous la braise de l’espoir. D’attentes en espérances, d’optimismes en courages, de positivisme en croyances, elle git à présent, immolée par la patience. Est-ce de la lâcheté d’attendre le salut ? Quel est ce salut tant prisé que l’on doit attendre de cet autrui-là ? Cet autrui qui jamais ne parle, qui jamais ne se montre. Est-ce de la faiblesse de croire en cet autrui ?

Baï a cessé de vivre. Non. Baï est en cendres. Des cendres piétinées de vie. Seules ses poussières répondent au souffle. Elle attend quand même le signe qui change tout. N’attends-nous pas tous ce fameux signe qui claquera, à notre place, la porte de l’amertume ? Baï attend le claquement de la porte. Elle l’attend pour pouvoir vivre.

© Prado Asso
© Prado Asso

Baï est née il y a trente-sept ans. Et ce jour-là, il a plu, lui a-t-on dit. Ça veut dire quoi la pluie, a-t-elle demandé ? La bénédiction, l’espoir, lui a-t-on répondu. L’espoir c’est beau. Ça a un effet placebo sur les douleurs. Ce qu’elle lui reproche, à l’espoir, c’est d’être la chambre d’attente du bonheur. Baï en a un peu marre d’espérer. Alors, Baï n’espère plus. Pour le moment, Baï pense à la vie qu’elle aurait eue si elle n’avait pas espéré. Probablement une meilleure. L’espoir c’est chiant, c’est long. Encore des conneries de citadins, ce truc. Quand votre vie tutoie misère et humiliation et s’assied à la même table que souffrance et désillusion, comment peut-on s’octroyer ce luxe qu’est l’espoir ? Non. L’espoir lui coûte trop cher en ce moment. Donc, Baï a fini d’espérer. Maintenant, elle attend. Quoi ? Elle l’attend.

Baï secoue la tête ! A bas les pensées noires ! Elle regarde son miroir ! Elle a un beau miroir : Sa fille. Qu’est-ce qu’elle peut être magnifique ! De beaux cheveux noirs comme le charbon de bois ! Justement, il en manque à la cuisine. Mais comment en payer ? Le salaud qui lui a volé l’espoir est venu hier matin la dévaliser encore. Ce braqueur légitime qu’elle s’était choisi, qu’elle avait engagé elle-même. Il était encore venu la baratiner ce matin, et comme d’habitude, elle avait cédé. C’est con l’amour d’une femme. Ça oublie la vie. Ça oublie vite. Ça s’oublie pour que l’autre vive. Non. Pas ça. C’est con une femme. Ça prétexte l’amour pour se tuer à petit feu. Non. Pas ça. C’est suicidaire, une femme.

Mais sa fille est jolie. Non, elle est belle. Elle n’aura pas de problèmes. Oh, elle l’avait oublié ! Sa fille est son miroir. Baï est jolie. Pas ça. Non. Baï est belle. Un beau teint comme la nicotine… La nicotine de son amour. Malheureusement ou heureusement, son miroir lui ressemble aussi. Elle a son caractère vif et intelligent. Baï est morte il y a dix-sept ans. Elle est morte pour que sa fille vive.

C’est quoi vivre pour une femme ? Apprendre les travaux ménagers, apprendre à se faire belle, trouver un mari qui prenne soin d’elle, faire des enfants. Baï n’est pas allée à l’école, ça doit être à cause de ça qu’elle n’a trouvé que ce salaud qui lui vole le sourire. Non. Pas ça. Baï est partie à l’école. Jusqu’au CM2.  3 CEP ratés plus tard, elle a fini au marché, pour sa mère. C’est là qu’elle a cru voir l’espoir. Non. Pas ça. Elle n’a vu que lui. En ce temps-là, dix-huit ans déjà, c’était lui l’espoir. Quand elle désespérait derrière son étalage d’oranges, c’est lui qui lui avait souri, en s’arrêtant. Son sourire, c’était ça l’espoir. Non. Pas ça. Son statut c’était ça l’espoir.

Il parlait français comme les Yovos et il s’habillait comme les akowés. Il avait une veste noire, une chemise rouge, une cravate jaune et un pantalon ouvert. Non. Pas ça. C’était la braguette qui était ouverte. Elle le lui a dit. Et c’est là qu’il s’est arrêté, pour lui sourire. Et si elle ne l’avait pas fait ? Aurait-elle eu son miroir ? Malgré tout, son miroir vaut bien cette erreur.

Il avait dit être chercheur…Qu’il serait bientôt avocat. Qu’il venait de Porto-Novo. Qu’il allait lui donner la vie qu’elle méritait. Sa beauté valait mieux que ces cieux, mieux que ce marché, disait-il. Qu’il allait l’amener au bord de la mer, loin d’ici et de ces misères. Elle n’avait jamais vu la mer. Mais sa mère n’acceptera pas qu’elle y aille. Son père, c’est pas sûr. On a tôt fait de se perdre quand on a une cinquantaine d’enfants. Et sa mère ? Sa mère l’emmerde. Trop de jérémiades. « Tu vois il a payé un pagne à Iya Davy », « Il n’est pas passé me saluer ce soir », « il n’a pas mangé mon repas », « Le fils de Iya Founké me parle mal. Sa mère a dû médire de moi. La sorcière ! »

Alors, elle est partie. Ce jour-là. Ça fait dix-huit ans qu’elle n’a plus entendu sa mère s’apitoyer sur son sort. Ça fait dix-huit ans qu’elle ne l’a plus revue. Elle ne sait même pas si elle vit encore. Elle aurait dû rester. Mais l’espoir a entrouvert la porte du bonheur. Elle a couru vers elle. Et il a claqué la porte sous son nez ! Ah, son nez ! Il est moins douloureux à présent. Il n’a pas très bien cogné hier. Elle a tenu trois heures, ensuite, elle a cédé et lui a montré la cachette. Il n’y avait que 25000f. Ce qu’elle a emprunté pour la rentrée des enfants. Pour Kolode et ses frères. Il a pris 20000f. Il en reste 5000. Non, pas ça. Elle vient de remettre les 5000f restant à Kolode. Il ne reste rien. Ah, l’espoir ? Bof, il est parti celui-là. Il est parti avec son mari, l’éternel futur avocat. Non. Pas ça. Il est devenu chauffeur. Non. Pas ça. Avant, il a été enseignant jusqu’à ce que le malheur lui gratte le pubis.

© Darios Tossou
© Darios Tossou

Elle aussi, le malheur lui a gratté le pubis. Alors, elle a appliqué un baume. Non. Pas ça. Elle a gratté avec le malheur. Ça a donné son miroir. Quand elle a appris qu’elle n’aurait plus d’acné menstruel, elle a fui la maison. Il lui a dit qu’elle n’avait pas à s’inquiéter, ce soir-là. Il l’avait retrouvée avachie à sa porte. La porte du bonheur ? Non. La porte qui fait déserter l’espoir par les dunes du temps. Pas ça. La porte de la vérité. Elle a appris que ce qu’il cherchait, en réalité, s’appelait du travail. Il était chômeur. L’argent l’a oublié. Alors, il a dû oublier les études aussi. Il se cherche maintenant, et s’il trouve l’argent, ça sera bon pour eux.

  • Non, il n’est point nécessaire d’aller voir ton père. Je veux vivre, a-t-il dit.
  • Je veux vivre pour t’aimer, toi et notre bébé, a-t-il ajouté en touchant son ventre rond de quatre mois de gestation.

Le père de Baï était un ancien combattant. Un peu comme dans la chanson de Zao. Mais, c’était devenu plus une affaire de photos jaunies où il essayait de se réinventer un passé plus glorieux. Quoi qu’il en soit, son passé tel qu’il a été lui a donné de bien glorieuses nuits. Combattre dans trente antres de femmes ça doit être une aventure intéressante. Non. Pas ça. Juteuse. Avant, Général LAWI, il s’appelait, avait une richesse qui attirait comme du miel. Les abeilles sont donc venues. Elles s’y sont agrippées…Des fécondations et des parturitions plus tard, le miel est épuisé. Maintenant il crie à tout va, qu’il n’y a de richesses que d’hommes. Mais alors, il était riche.

Non. Son père était riche pour elle jusqu’à ce qu’Idowu lui miroite la richesse faite de papier. Il lui donnait 1000f chaque fois qu’il venait la voir, au marché. Il est venu dix fois. Le jour des dix-mille, elle s’est aussi donnée à lui. C’est aussi le jour où les démangeaisons du pubis sont plus fortes. Une coïncidence qui lui donna son miroir.

Le 9ème mois, Idowu n’est pas revenu à la maison. Enfin, si l’on peut appeler maison leur entrée-couché. Il n’est pas revenu dans la pièce. Des 10000f qu’il lui avait donnés, elle avait voyagé pour 7000f. Il lui restait 3000f. Qu’elle avait jalousement gardé. Plus 5000f qu’elle a vu à son chevet le matin. Il était parti. Idowu l’a abandonnée à 9 mois de grossesse. L’amour ça dure 5 secondes et 9 mois ? Il l’a laissée, avec 8000f. Non. Pas ça. Il a dit ensuite avoir été arrêté par la police un soir où il se cherchait. La police arrête les gens qui se cherchent ou les gens qu’on recherche ? Quoi qu’il en soit, ça a duré deux mois son arrestation, si soudaine, si…à pic. Il est revenu quand son miroir a eu deux mois. Quand elle l’avait accouché à la maternité, sans le sou ; quand elle avait dû fuir avec elle pour ne pas payer les frais, quand elle a dû mendier pour nourrir Kolode, sa fille. Ce n’est pas sa faute si elle avait dit Ko lo de. Elle avait mal entendu le soir où il lui a confié :

  • Je veux que notre bébé s’appelle Claude. Tu sais, comme le chanteur Claude François. Sa voix quand il chante, c’est juste de l’extase…

Elle était trop occupée à regarder son sourire, pour bien se souvenir de la prononciation. Son sourire puait l’amour. Et elle, elle aimait. Malgré tout, elle aime.

  • Regarde tout ce que tu endures, regarde tout ce que nous souffrons, et chaque fois tu cries en silence. Tu ne dis rien, tu laisses faire. Tu te couches sur tes amertumes, alors que tu devrais quitter ce type
  • Ce type est ton père, Kolode, tu devrais être plus respectueuse.

Kolode était revenue après deux heures d’absence. Momo n’était pas chez lui à la maison. Elle s’est contentée de sillonner les rues, comme un lézard, les yeux dans un blizzard profond. Elle ne prit même pas la peine d’accomplir ses saluts, ces « bonjour maman », « bonjour papa » « elle va bien, merci »qui ponctuent ses sorties. Pas d’humeur à jouer à la fille polie. Aussi loin qu’elle réussit à aller, aussi longtemps qu’elle resta éloignée de l’épicentre de son malaise, ses pensées ne parvinrent pas à trouver la tranquillité recherchée. Elle n’a même pas pu les démêler, tellement ils rendaient hommage à Dédale.

  • Maman, ce type n’a aucun respect pour toi ! Il ne paye même pas ma scolarité ni celle des autres ! Il vient et te tabasse ! Il te trompe ! Te manipule et chaque fois tu es là, tu ne dis rien, tu laisses faire.
  • Tu es trop jeune pour comprendre certaines choses. Ce n’est pas toujours de sa faute, on n’a pas les moyens.

Kolode sentait l’irritation lui monter au nez. Elle avait envie de secouer sa mère de toutes ses forces juste pour la réveiller et l’entendre dire que sa vie n’était qu’une blague.

© Elvis de Dravo
© Elvis de Dravo
  • Donc c’est parce qu’on n’a pas les moyens qu’il te trompe et tu supportes ?
  • C’est un homme. C’est leur nature d’agir ainsi. On ne peut rien y faire. Et toi encore moins. Tu ne sais rien de la vie, Apipi.
  • Ne m’appelle plus ton miroir, maman. Si c’est pour vivre comme toi, je ne veux pas être ton miroir.

Les enfants ne savent pas toujours à quel point leurs mots peuvent blesser. Ils se tiennent, arrogants dans leurs raisonnements idéalistes, croyant toujours connaître le monde et ses réalités. Et sa fille était fougueuse, c’est mauvais pour vivre heureux Click To Tweet. Baï était donc patiente. Que peut-elle faire d’autre ? La taper ne résoudra rien, il faut lui faire comprendre les choses de la vie avec sagesse et calme.

  • D’accord. Mais comment tu veux que je réagisse ? Que je me mette à faire du bruit inutile ? N’est-ce pas pire de vous priver de père ?
  • Je me priverai sans remords de celui-là.
  • Tais-toi ! Ta grande bouche te perdra. On ne parle pas comme ça !
  • On ne parle pas comme ça ? On ne parle pas ? Maman, je ne suis pas toi pour subir sans réagir. Je ne suis pas toi, pour pleurer et continuer dans cet enfer. Tu travailles, tu te peines chaque jour pour nous offrir du pain. Un pain que tu ne manges même pas ! Tu peines également pour garder un homme qui n’a aucun respect pour toi. Tu cries à la patience, au calme à chaque fois ! Quelle est-donc cette patience qui te rend silencieuse ? N’as-tu pas droit au bonheur ? N’as-tu pas droit de penser à toi-même ? Hein Maman ! Réponds-moi ! C’est quoi cette vie de douleur là ?
  • C’est la vie d’une femme.
  • N’importe quoi maman ! C’est une vie de merde.

La gifle partit sans procès. C’était pour son bien. Mais voir son miroir pleurer, et s’en aller de nouveau en courant fit pleurer Baï. Elle n’avait que ses larmes pour baume. Que pouvait-elle faire d’autre ? La vie c’est subir ses décisions. Elle ne faisait qu’assumer ses choix. Elle a choisi Idowu pour mari et père de ses enfants, et elle allait assumer, pour le pire et le meilleur.

Fafa prendra soin de Kolode. Ça va l’aider un moment, de s’éloigner de ce père qu’elle n’avait pu aimer. Kolode n’avait pas totalement tort par rapport au silence coupable de Baï. Mais elle n’avait pas la maturité nécessaire pour comprendre sa mère. « Je l’aime mon Idowu. Je l’aime comme il est. Et mon amour pour lui fera que ça ira. » Et ça, Baï y croyait, dur comme terre. L’espoir n’était peut-être pas parti comme elle le pensait. Peut-être n’était-il que caché dans les stries de son cœur.  Elle est une femme vertueuse, travailleuse et aimante. C’est le tiercé gagnant, il finira par s’en apercevoir ! Kolode finira par l’aimer aussi, telle que Baï l’a connu. Ah…qu’est-ce que c’était bien ce temps-là ! Ils n’avaient pas le sou, mais ils s’aimaient et ça suffisait.

C’est par la patience qu’on arrive à cuire la pierre. Un jour, sa patience paiera. Non, Baï espère encore.

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Chapitre 3: T’es qu’une fiotte, papa.

La lâcheté est une sorte de confidence ratée, pense-t-elle, un aveu de faiblesse. Il semble que les femmes passent leur vie à confesser les hommes.

Les amants du n’importe quoi, Florian Zeller.


 

© Germano Miele
© Germano Miele

Il arrive un jour où plus rien n’a d’importance à vos yeux. Ni ceux que vous aimez, ni ceux que vous haïssez, juste parce que vous avez du mal à obtenir ce que vous aimez. Vous supplierez alors le ciel de vous reprendre ce cadeau empoisonné qu’est la vie. Cette chose si merveilleuse qui empoisonne. Ce don mystérieux et sournois. Ce n’est pas le moment de lâcher ? Lâcher quoi et pourquoi pas ? Le ciel absent et muet vous regarde de haut. Et tout-à-coup, vous vous sentez minuscule comme un grain de sable, insignifiante. C’est donc ça vivre ? Ouvrir les yeux chaque jour pour que ce cauchemar cesse ? Ce cauchemar sans lequel aucune douleur, aucune joie, aucun bonheur n’ont de valeur. C’est quoi la vérité de ce monde ? C’est quoi la finalité de ces amertumes quotidiennes que nous collectionnons espérant une ligne d’arrivée qui jamais ne se pointe ? La vie est si compliquée dans ses choses si simples.

  • Je suis morte.. Eh oui, peut-être que j’ai gaspillé mes jeunes années à agir comme une adulte. Peut-être aurais-je dû m’amuser plus ? Oui, j’aurais dû mieux profiter de ma vie, faire beaucoup d’erreurs, regretter beaucoup de choses. Peut-être que ça me donnerait aujourd’hui l’impression  de vivre pleinement. J’ai raté ma vie !

Ses reniflements répétitifs ne l’empêchaient pas de continuer. Elle se parlait et se répondait toute seule. Oui, seule, c’était le mot. Elle avait couru depuis les toilettes pour se jeter dans sa voiture. Heureusement que personne ne l’avait vue quitter la soirée qui la consacrait. Cendrillon doit bien s’enfuir avant la première goutte de larme, parce qu’après minuit sonne, le charme se rompt et l’amazone dépose ses armes pour pleurer.

  • J’ai raté ma vie ! Et pourtant, j’ai fait tout ce qu’on m’a dit. J’ai raté ma vie comme on rate le trou d’une aiguille ! Comme un ivrogne. Que n’ai-je pas fait ? Quels préceptes n’ai-je pas suivi ? J’ai fait tout ce qu’on me demandait ! J’ai étudié quand il le fallait ! Ecouté père et mère ! Fait fi des autres et créé ma propre marque ! Alors pourquoi rien ne va ? Pourquoi ma vie se vide-t-elle autant ? Je n’ai plus envie de vivre ! Mes bras sont branlants ! Mes yeux n’en peuvent plus de pleurer ! Dites-moi pourquoi on ne peut pas tout avoir ? Pourquoi doit-on toujours porter le fardeau de l’inachevé ? A quoi ça sert de vivre si c’est pour finir insatisfait et amer ? Dites-moi ! Répondez-moi ! Nom de Dieu !

Le chauffeur, hésitant et craintif, ne savait quoi répondre. Sa patronne était entrée comme typhon dans la voiture. Elle s’était mise à pleurer et à gémir contre la vie, si malheureuse dans son coupé en pagne. Et maintenant, elle l’interpelait avec des cris. Que faire ? Répondre à des questions insolubles ou risquer sa place en se taisant ? De deux maux…

  • Madame, pensez positif et tout ira bien.

La voix légèrement douce eut l’effet d’une douche froide à Feyi. C’est alors qu’elle prit vraiment conscience de la présence de cet employé, apparemment très culotté.

  • Je ne vous paye pas pour des cours de life coaching. Conduisez-moi, c’est tout !

Le culotté en question devait avoir plus de toupet qu’elle ne le croyait. Il répondit non sans justesse :

  • Vous m’avez, en effet, engagé pour vous conduire. Permettez-moi aussi de conduire vos réflexions à bonne destination. Laissez moi faire les deux, Madame.
  • Rappelez-moi de vous virer, lui répondit-elle, glaciale.

Il se retourna et lui sourit. Feyi détourna le regard, méprisante qu’on ait osé la voir dans toutes ses faiblesses. Littéralement couchée sur ces larmes, elle avait fait de la banquette arrière le nid de ses douleurs.

  • Les pensées sont ce qu’elles sont, des bribes fugaces de vie intérieure. Elles ne prédéterminent pas toujours nos actes, lui dit-elle malgré tout en se relevant.
  • Le contexte, Madame. Seule le contexte créé la justesse. Pourquoi pleurez-vous ? Vous avez tout pour être heureuse.

Elle esquissa un sourire sarcastique.

  • L’angle, chauffeur, l’angle créé la compréhension. Vous voyez de dehors, moi je vis de dedans. Qui aura le plus raison, entre les apparences, les faux-semblants et ce qui est ?
  • A vous de montrer alors l’angle par lequel il faut regarder pour voir cette réalité qui vous rend si malheureuse.
  • Mêlez-vous de vos affaires, tant qu’il est encore temps.

Le chauffeur démarra la voiture. Un ange passa, mais n’éteignit pas la curiosité du culotté.

  • J’étais tranquille dans la voiture, Madame ADE.
  • J’ai l’impression de ne pas vous connaître.
  • J’ai été engagé il y a 1 mois par votre DRH. Votre ancien chauffeur a eu des problèmes de vision. Je vous conduis depuis 2 semaines déjà.
  • C’est triste, faire 2 semaines dans un job si bien payé. Ah ! Douloureux poignards, nos bouches.
  • Je ne crois pas qu’essayer de répondre à vos questions soit un motif légitime et sérieux de renvoi. Ça ne tiendra pas devant un juge, Madame.
  • Monsieur a fait le droit, intéressant. Il doit alors connaître l’adage. Selon que vous soyez riche ou pauvre, les jugements de cour vous rendront…

Blanc ou noir. Même le plus effronté des bavards ne saurait insister sous cette sourde menace. Le chauffeur comprit et ne répondit plus. Il alluma la radio pour meubler son silence apeuré. C’était son chanteur préféré qui passait. « J’espère que cette impolie ne va pas encore se fâcher, hein », se dit-il in petto. Il avait une sainte horreur des femmes instruites. Elles se croyaient au dessus de tout et vous marchaient sur les pieds. « Celle-là, il lui faut un bon kiki pour la ramener à sa place » Click To Tweet Cette dernière pensée le fit sourire. Il ne refuserait pas de lui donner une bonne leçon. L’ambiance avait nettement changé sous la belle chanson. Sans colère, sans menace et pourtant toujours aussi lourde.

« Si j’ai passé toute la nuit dans cette gare, si j’ai cherché sur tous les quais pour te revoir, c’est que je ne peux pas te laisser partir comme ça… »

Juliana de Claude François emplit la voiture, doucement, tendrement et douloureusement. Quelques mois plutôt, Feyi aurait voulu entendre ces paroles de lui. Mais elle n’a eu droit qu’à des flèches, qu’à des doigts qui accusent. Un soir, deux âmes qui s’étaient voulu sœurs. Aucun d’eux ne pouvait expliquer la raison de leur rupture. Chacun s’était recroquevillé dans son ego. Elle, si sûre qu’il partait en raison de son indépendance. Et lui, partant juste. Ce soir-là, Feyi y repensait encore et encore, espérant secrètement trouver une raison qui la réconforterait dans son choix. Juste une raison de ne pas revenir en arrière, de ne pas courir après lui, le retrouver, lui promettre d’être la femme de ses rêves, tout lâcher pour lui. Pourquoi ça n’a pas marché ? Pourquoi est-il parti ? Sa tristesse s’était transformée en une pure mélancolie. Elle voulait tellement oublier cette fameuse nuit qu’elle en avait effacé sa responsabilité. Il était parti parce qu’elle le lui a demandé. Il était debout, au bord de la porte de leur chambre, sa valise posée à ses pieds. Il devait être allé chez le coiffeur le matin parce que les traits de sa coupe de cheveux semblaient plus nets que d’habitude. Il avait enfilé, probablement à la va-vite, un pull sur son vieux jean. Feyi le regardait parler sans vouloir l’entendre.

  • Tu sais, ce nous vers lequel nous aspirions.  Ce nous, tu nous l’as interdit.  J’aurai voulu le vivre ce nous-là même pour une seconde. Tu ne penses qu’à toi et à ton moi. Feyi chérie, tu n’es pas une femme pour homme. Je ne crois pas qu’un jour, tu puisses être miscible dans un nous. Le mariage n’est pas fait pour les femmes comme toi. Click To Tweet
  • Oui, ça tu me l’as bien fait comprendre Il t’aurait peut-être été plus facile de me voir disparaître en nous.
  • Pas ça, non.

Il secoua la tête, un grand sourire sur les lèvres. Elle ne faisait jamais l’effort de le comprendre. Tout ce qu’il lui demandait c’était quelques concessions. Mais c’était toujours elle, tout le temps. La femme indépendante, la femme qui gagne et toutes les conneries qu’elle se répétait toujours pour se convaincre qu’elle était exceptionnelle. Elle ramenait tout à elle et à sa foutue liberté.

  • Oublie tes grands chevaux, murmura le désormais ex-mari.
  • Oublie tes grands mots alors, marmonna t-elle entre les dents, d’une voix presque aussi dure qu’un tam-tam battu.
© Germano Miele
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Elle était très calme, mais ses doigts manucurés avec minutie pianotaient le dossier de son fauteuil.  La lumière légèrement tamisée renforçait l’éclat de ses yeux, et dissimulait l’ampleur de son chagrin. La chambre ressemblait à un salle de théâtre mal famée, d’un quartier bien trop pauvre pour se payer des ampoules de qualité. Elle voulait qu’il dégage, qu’il débarrasse le plancher, qu’il foute le camp avant qu’elle ne fonde en larmes. Trop dur d’être une femme qui gagne.

  • Feyi, ne le prends pas mal. Je ne peux juste plus supporter. Peut-être dans une autre vie.
  • Surtout sous d’autres mœurs, répliqua une autre voix d’elle, légèrement plaintive, légèrement inaudible.
  • Tu es trop indépendante, des fois ça énerve. Je me sens inutile, je me sens mal.
  • Tu ne te sens surtout pas mâle. Aurai-je donc dû jouer le rôle de la femme enfant qui te reclasse de l’aide à chaque foi ? Te jeter la poudre aux yeux, brandir l’illusion du besoin pathologique de toi? J’avais besoin de toi.
  • Tu n’as jamais eu besoin de moi. Tu n’as jamais eu des larmes que j’aurai pu effacer, ni des peines que j’aurai pu consoler. Tu n’as jamais eu besoin de moi sauf quand ton corps me réclamait. Ce besoin-là, ce n’est pas ça qui importe.
  • Pour le meilleur, et surtout le pire. Ah, nous y voilà !
  • Il y a des pires qui tuent. Je voulais vivre en toi, par toi. Et non pas y mourir.

Il eut un long silence. Il secoua de nouveau la tête et sourit. La peine est pesante, mais l’appel de l’égo est pressant. Le temps a filtré l’espoir. Tundé prit sa serviette, ainsi que sa montre. Il la porta avec une certaine nonchalance narquoise. Feyi était toujours assise, froide et absente. Elle ne sait pas retenir, elle n’a jamais su retenir. Qui le comprendra ? Ce « derrière une grande femme se cache un homme » ne se réalisera pas avec lui. Non ! Jamais ! Il se dirigea vers la porte, les esprits du non-retour l’entraînaient vers l’inexorable limite. Il se retourna. Elle n’avait toujours pas bougé. Ces doigts n’avaient toujours pas cessé de pianoter l’étrange musique de leurs adieux. Aucune pression, aucun chantage. Ça aurait été lui à la place qu’il ne se serait pas cru en train de rêver. Lui, un grand constructeur d’édifices, le voilà en train de détruire une partie de sa vie. Sa voix résonna comme un doigt accusateur :

  • Je me sens sans couilles, Feyi. Voilà ton crime.
  • Si tu le dis. On a juste voulu vivre à l’égalité.  Un mariage, c’est une équipe pas un concours de qui a le plus grand pénis, tu comprends?
  • La différence vient du ciel, chérie.
  • Donc tu pars parce que je ne t’ai pas laissé pisser partout sur moi.
  • Je pars parce que le rôle d’un homme n’est pas de vivre dans l’ombre d’une femme.
  • LOL, tu es drôle. C’est ça. Fais ton patriarche.
  • Je pars parce que tu n’as pas pu me donner ma place d’homme. Tu connais l’adage du bateau et des capitaines. Oui, tu dois connaître, tu connais tout.
© Debraguess Image
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Encore le sourire. Il baissa la tête. En fait, c’était ça, il avait toujours baissé la tête durant leurs deux ans de faux-semblants. Sa mère avait raison. Cette femme n’est pas pour lui. Pourra-t-elle être à quelqu’un ?

  • N’aurait été le cadran et le calendrier, je me serais crue au siècle premier, quand les femmes étaient encore une côte avec laquelle se curer les gencives. Tu pars parce que je ne t’ai pas laissé te curer les gencives ?
  • Au revoir Feyi, j’espère que tu comprendras que rien n’est rigide, et que des fois nous devons nous trahir pour espérer vivre.
  • Au revoir Tundé, j’espère que tu comprendras que rien n’est statique. L’ère où les femmes étaient des cures dents est révolue. Enfin non, puisque tu en as trouvé une pour te donner cette illusion…
  • Tu sais, je préfère encore mieux son illusion à ta réalité. Elle au moins, elle sait ce qu’est un homme.

Toutes blessent, la dernière tue. Sa mère aurait dit : l’homme que tu maltraites, une autre le caressera. Bah…bons préliminaires ! Elle se leva, alors, tendit le doigt vers la porte. Son bras tremblait et cet index tendu qui mettait fin à la messe, se recroquevillait, apeuré par cette lourde tâche.

  • Va jouer l’homme avec elle alors. Dégage. C’est bon

Et il était parti avec son sourire. Trop malheureux d’être avec une femme qui gagne. On vous dit que le travail est votre premier mari mais quand vous n’avez pas de mari, on vous juge comme si c’était ça le plus important. Cette nuit-là, Feyi ne dormit point. Morphée l’a rejetée lui aussi. Son souffle se perdit dans certaine eau salée : « La nature a-t-elle besoin de nous blesser autant pour nous offrir ce que nous méritons ? ». Les contes de fées n’existent-ils pas pour les femmes fières, rebelles, pas belles et pas soumises? Click To Tweet N’est-ce que la belle qui mérite un prince charmant ? La rebelle ne mérite t-elle pas un cavalier valeureux qui n’a que foutre de la soumettre? Un homme qui saura juste l’aimer sans vouloir la dominer ? Ou est-ce une manière que les gens ont de vous faire payer d’être différente ? Pourquoi sa vie était-elle ce cliché deguellasse de la rebelle solitaire dans sa tour d’ivoire qui se tape son secrétaire parce que son prince charmant l’a quittée ?

 

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© Germano Miele
© Germano Miele

« J’aimerais être un oiseau, sans attache mais qui sait voler en groupe. J’aimerais avoir le courage du lion face au buffle et la persévérance de la mouche devant la vitre.  J’aimerais avoir l’insolence du moustique qui bourdonne sans vergogne aux oreilles de son chant impertinent. Et la malice du singe quand il lance des noix de coco aux passants, agrippé à sa branche. Oh ! Et être aussi insouciante que l’éléphant ! Ma mère n’est qu’une conne ! Je ne vois pas ce qui la retient de prendre sa vie par les cornes et d’oser réclamer son droit au bonheur ! Au fond, elle a juste peur, je le sais ! La peur de se faire pointer du doigt: Elle a quitté son mari. Mais si les on-dit ont jamais construit quelque chose de bon, donnez-moi un couteau que je me tranche les veines ! C’est quoi cet amour suicidaire là ! Après elle me sortira le bail de l’amour pardonne tout, l’amour supporte tout ! Quel amour même ? Mes fesses ! Elle et sa patience de merde ! Toujours là à supporter ! C’est toujours aux femmes de supporter ! Toujours à elles d’être patientes ! Dieu a vraiment fait une erreur en me faisant naître avec des seins et un clitoris ! Toujours là à trouver des excuses à son mari ! Pff ! N’importe quoi ! Et c’est pour ce n’importe qui qu’elle me gifle ! Dieu fera, elle comprendra ! Au lieu de dire non à cet esclavage honteux ! Pff ! Même les esclaves se révoltent ! Mais elle ! Pff ! Elle m’énerve grave ! J’ai la désagréable impression que femme rime avec serpillère ! Comment veut-elle que je la comprenne ! Nom de Dieu, cette vie est absurde ! La patience est un chemin d’or, mon œil ! Un chemin de merde oui ! Le meilleur prétexte pour cacher ses faiblesses c’est de crier à la patience ! Je m’en vais ! C’est décidé ! Elle n’a qu’à rester dans son débris là qu’elle continue d’appeler foyer ! Le type se fout de tout ! Même de ses enfants ! Et c’est à sa femme qu’il va penser ? Pff ! Trop naïve la daronne ! Pff ! Le séjour dans le marigot n’a jamais fait d’un tronc d’arbre un crocodile. Son foutu amour à la con non plus ne changera pas…ce type ! »

Kolode avait du mal à écrire papa. Le temps où elle le désignait par ce nom qui signifiait un tout était révolu. Elle a ouvert les yeux et découvert l’ignominie du personnage. Le choc a été violent. Renoncer à l’image d’héros et d’Homme intègre qu’incarne un père est la pire prise de conscience qui puisse exister. On ne s’en remet jamais totalement. « Pauvre maman, si seulement elle décidait d’ouvrir les yeux et voir ! Mais non ! Elle est trop amoureuse pour ça ? Pff ! »,  Kolode dépose son stylo quelque secondes. Sa colère la brulait à l’estomac.

© Eben Scar
© Eben Scar

Elle avait envie de tout casser, de tout effacer. Pourquoi la vie est si compliquée ? Pourquoi sa vie est si compliquée? Pourquoi ils ne peuvent pas être une famille normale ? Pourquoi ? Elle avait presque envie de le tuer. A la place, impuissante, elle lui écrivait une lettre qu’il ne lirait jamais. La patience de sa mère était une erreur monumentale à ses yeux.  Entre la patience et l’apathie, il n’y a un poltron qui se cache. Mais sa mère ne comprenait pas. Ou peut-être faisait-elle semblant de ne pas comprendre. Ou peut-être ne sait-elle pas ce que type dit d’elle. Elle se rappelle très bien ce jour-là, où il a lancé à ses amis : « La différence entre une intellectuelle et une analphabète, c’est que cette dernière connait la valeur de son mari, celle-là est meilleure ».

«  Quelle est ta valeur, papa ? Tu nous abandonnes quand tu veux. Tu ne te préoccupes que rarement de ce que nous mangeons. Maman s’occupe de tout, de toi et de ces enfants qui ne sont pas les siens. Quelle est ta valeur de mari, papa? Tu es juste le figurant d’un théâtre que nous sommes censés jouer. Tu joues le mâle-tableau. Dehors, tu joues l’homme. Tu es adulé pour cette famille, pour cette belle femme, pour ces enfants. Tu te crois chef, tu n’es qu’une couille molle, papa. Tu n’es qu’un impuissant quand tu la bats, quand tu la trompes comme si elle ne s’en irait  jamais. Tu es un faible de la manipuler, de la voler. Tu es un irresponsable. Voilà . Et le monde est injuste de tout te pardonner parce que tu es un homme. Tu n’es pas un homme, papa. Tu es un égoïste. Un enfant capricieux. Et maman est folle de ne pas s’en apercevoir. Elle est folle de ne pas savoir que c’est elle notre papa et notre maman. Que c’est elle l’homme de la maison. Que c’est elle le mari, papa. C’est elle qui a de la valeur. T'es pas un homme, papa. T’es qu’une fiotte. Click To Tweet  »

 

CHAPITRE 4 : Baï.

Combien de femmes, de filles et d’enfants a-t-on condamné au silence qui tue ? Combien de femmes, de filles et d’enfants n’ont-ils pas eu le choix de vivre ? Combien n’ont-ils pas courbé l’échine sous la pression, dans l’ombre, sans le droit au soupir ? De combien de femmes, de filles et d’enfants a-t-on castré la fierté, a-t-on détruit l’amour-propre, a-t-on refusé le droit au bonheur ? De combien, oh mère Société, de combien de meurtres prémédités de femmes, de filles et d’enfants es-tu coupable ? Combien sommes-nous donc à nous taire, à prêter nos dos à l’injustice, à nous auto-refuser le droit à la révolte ?

Germano Miele

Dotou marche. Il fait nuit mais elle marche d’un pas lent ; seules ses pensées courent. La porte principale de la grande maison familiale n’est plus qu’à 10  mètres. Dix petits mètres pour se rendre à Golgotha ne valent-ils pas une éternité à ployer sous la terre, Atlas ?

Combien sont-elles à abandonner sous le « qu’en-dira-t’on » ? Click To Tweet Combien sont-ils à brandir les « on-dit » pour nous affaiblir ? Combien parmi nous se sont noyés dans les convenances ? Ces convenances qui jamais ne demandent notre avis, qui ne font pas toujours allégeance à la justice, mais contre lesquelles peu osent redire. La vraie question est là.  Combien d’entre nous osent ?

La nuit porte conseil, dit-on. La nuit en marchant porte sagesse. C’est le moment des silences trop bavards, des pensées trop nombreuses et du miroir trop révélateur. La nuit est bavarde parce qu’elle nous met seul à seul avec notre pire ennemi, notre pire crainte, notre peur la plus fuie : Nous.

Un mètre. Faut-il être une femme sage ? Une femme sage c’est quoi ? C’est la femme qui laisse tomber devant l’injustice. Dotou ne veut pas être une femme sage. Vilaine Dotou aux pensées très laides. Dotou, pas convenable, et ça Dotou s’en fout.

Son oncle Okè était assis sur la grande terrasse dans la grande chaise du chef de famille. Après la mort de l’aîné, quoi de plus normal que le cadet prenne les rênes. Mais le cadet était une cadette en fait. Il paraît, ici, que les femmes n’ont pas assez de sang-froid et de pondération pour être des Chefs de famille, alors, le benjamin a pris la relève. Très logique tout ça.

Atavi Okè n’était pas mal en tant que chef de famille. Un peu con sur les bords, mais très logique. Enfin, version société. Le monsieur collectionne les femmes comme des chaussettes et vous vous attendez à ce qu’il émette un raisonnement non machiste ? Comme l’auraient dit les anglais : LOL. Il a même été le premier à lui demander ‘’de cesser de jouer sa petite fille gâtée’’ car ‘’ dans la vie il ne faut pas avoir la grande gueule quand on est en position de faiblesse et que de toutes manières les choses sont ainsi faites et rien n’y changera’’. Il aurait fait une bonne huître, ce type. Dire qu’il se galvaudait d’un Doctorat en Mathématiques. Mais, impossible de ne pas le lui reconnaître. Sa raison est constamment en dérivatif. Quant à son esprit, il forme un  parfait angle obtus ! Intellectuel et taré. C’est l’autre qui avait raison.

La cours était grande et découverte. Il était quasiment impossible de passer inaperçue en la traversant. Une salutation s’imposait donc, vu les circonstances et Dotou n’avait pas l’intention de s’y dérober. Elle n’avait pas encore franchis la limite entre l’insolence et l’impolitesse. Juste un mot de trop ou de moins, cette ligne.

Elle s’approcha donc. Entre leurs deux haleines, 4 bon mètres. Le message était clair, elle ne lui a pas encore pardonné.

– Bonsoir Atavi. Passez-vous bien votre soirée ?

La génuflexion, le regard au sol, un air timide, mais voilà ! Etre poli ce n’est pas si difficile. Mais Okè n’était pas d’humeur à entamer une discussion, la LEPI et ses cos, étaient à l’honneur, une fois de plus, à la radio. Il se contenta donc de grommeler un « Hum » expéditif.

– Oh ! Encore ce lézard-là qui s’exprime, qu’il lâche ce pays, bon sang !

Dotou en s’éloignant lui lança :

– J’ai quitté le job que tu m’as trouvé, en passant. Bonne nuit Atavi.

Okè prit quelques minutes avant d’intégrer. Quoi ? Les élections présidentielles n’auront pas lieu ?  Euh….non, il parait que quelque chose a quitté quelqu’un. Ou…

Il se leva, furieux, fumant.

Tout le quartier entendit un cri de colère qui se rapprochait plus d’un cri de truie. Mais en réalité, c’était un nom qu’on hurlait.

– DOTOU !

Dans le cœur de la nommée, une danse s’improvisa et un sourire se dessina. La lutte venait à peine de commencer. La jeune fille avait décidé de vivre. Merci la nuit !

—-

« 24 Avril. 23h 38. 

C’est qui elle ? 

C’est ce qu’elle a dit en me voyant. 

Nous sommes arrivées vers 19h. Dès le lendemain de la gifle de maman. Je ne lui ai pas adressé la parole. Trop fâchée contre elle. Trop peinée de partir. Elle est quand même venue me voir, soi-disant pour m’aider à ranger mes affaires. En fait, c’était pour me raconter ce qu’il faut faire, comment se comporter là-bas. 

Je l’ai à peine écoutée, tellement je la regardais. Elle était trop maigre ma mère. Elle m’a dit : « Et surtout, sois plus femme » Click To Tweet. Je me suis retenue de lui répondre une fois de plus « ça ne veut rien dire, maman. ». 

Fafa m’a demandée de l’appeler Fafa. On a pris un taxi à Pobé-La-Gare. J’avais porté le petit pagne que maman et moi on a cousu ensemble. J’ai dit au revoir aux petits. Tobi pleurait de me voir partir, il a toujours été le plus sensible. Irê s’est réfugié dans un coin, sans un mot. Il a toujours été bizarre ce petit. 

© Elvis de Dravo
© Elvis de Dravo

Je suis repartie voir Momo, il était assis devant sa maison comme toujours, regardant les passants. Il me répond toujours « c’est dans l’observation des hommes qu’est la clé du savoir », quand je lui demande pourquoi il ne fait rien d’autre que ça. Je le soupçonne d’être un peu paresseux sur les bords. Ou bien c’est parce qu’il est enfant unique. Momo ne parle pas avec tout le monde, mais moi je suis sa meilleure amie. Comment on est devenu si proches, je me demande bien. Probablement parce que je venais souvent payer de la glace chez eux et que je lui souriais. Au début, je croyais être amoureuse de lui, mais en fait c’est ses lèvres qui me fascinaient. Il a des lèvres roses, et ça me fait rire. Un jour, n’y tenant plus, je lui ai lancé : « Purée, c’est quoi ces lèvres-là !» et je me suis mise à rire. Je craignais un peu qu’il ne le prenne pas mal. Mais il a répondu : ‘’Quand j’étais enfant. J’ai eu un accident. On m’a greffé des fesses Babouin. Mais pas au bon endroit’’. Et on a rigolé très fort. La glace est même tombée, il m’a aidé à nettoyer ça. Il a vraiment eu un accident, c’est pourquoi il marche un peu bizarrement. Son papa est décédé dans l’accident. Sa chance quoi. Dommage qu’il soit dans une autre école. Sinon, on serait tout le temps ensemble. Il est trop cool quoi. Surtout avec moi. Je n’ai vu aucune fille chez lui. Bon c’est normal…surtout avec son problème là. Bref, je ne veux même pas y penser tellement ça me donne la chair de dinde. 

En tout cas, quand je suis allée lui dire au revoir, je lui ai fait part de mon inquiétude à l’idée de laisser maman ici avec l’autre type là. Et c’est là qu’il m’a dit un truc vraiment profond : ‘’La seule manière de protéger ta mère c’est de lui faire plaisir en devenant quelque chose. C’est le baume le plus puissant qui soit’’. Et il m’a fait un bisou…  Hi hihihi les lèvres roses là. 

Moi je lui ai dit que j’espère qu’il aura changé son état civil avant que je ne revienne. Préfruimour, n’importe quoi. Il dit que ces parents étaient trop amoureux, tellement que ça leur a chamboulé l’esprit le jour de sa naissance. Préfruimour ça veut dire : Premier fruit de notre amour. 

Préfruimour, n’importe quoi. Quoiqu’il en soit, il n’y a pas eu de Deufruimour. Son père est mort avant ça. Le veinard, enfin…genre par rapport à moi quoi. Il va me manquer Momo. Beaucoup trop même. 

J’aurai voulu que ce type soit mort quoi, enfin même pas, qu’il ne soit pas mon père.  Quoiqu’il en soit, je l’ai renié moi. Notre seul lien est sur l’état civil. A part ça, me fout pas mal de lui. Pff. 

On a pris un taxi de 5 places. Enfin 4 pour les passagers. C’était une belle voiture. Le chauffeur semblait lettré et bien habillé. On sentait que c’était par la force des choses qu’il était en train de conduire le taxi. Fafa m’a payé du gâteau et du yaourt. On aurait dit qu’elle sentait mon antipathie. Elle s’est elle aussi mise à me parler. De ne pas être triste, que ma mère a trop de charges, que me savoir loin d’elle et chez quelqu’un de sûr (comme si elle était quelqu’un de sûr elle. Tchou) allait l’aider. Et blablabla. Moi je me demande quel intérêt Fafa a à me garder ? Bref. Ce qui m’a surprise, c’est que dans le taxi, elle avait changé complètement de comportement. Je ne saurais comment le définir. Elle parlait d’une façon bizarre au chauffeur. Genre toute gentille, volubile, souriante. Bof. 

Quand on est arrivées à Cotonou, elle m’a d’abord amenée dans une boutique. Et là…j’ai eu un blackout. Elle m’a pris un téléphone ! ! Un téléphone tactile ! Elle me dit que ce n’est rien quand je lui ai dit merci mille fois. Que c’est pour que je puisse rester en contact avec mes amis et maman. Mais c’est beaucoup trop…peut-être que je vais essayer de l’apprécier. Enfin de le lui montrer. Sinon, ça sent trop l’achat d’affection là. J’espère qu’elle ne me prend pas pour une conne. J’ai vécu dans l’indigence mais je sais reconnaître la corruption quand j’en vois. Bref. Je suis contente, je pourrai faire des recherches plus facilement et être plus présente sur mon Facebook, et mieux discuter avec Momo ! Plus de cyber ! Youpi ! 

Ensuite, on a pris deux zems. On est arrivées dans un quartier très chic là. Où il avait des maisons comme celle de Momo. Grandes, sobrement construites mais élégantes par l’architecture. On est entrées dans l’une d’elles, la cinquième je crois. Et elle m’a dit : bienvenue à la maison. Ah…ok. 

En tout cas, c’était beau et tout. Le salon avec des divans, des œuvres d’art et des carreaux. Genre la richesse quoi. J’ai eu une chambre. On dirait qu’elle était déjà occupée. Il y avait une commode avec pleins de produits de beauté, un lit rose. Et les chaussures ? Mon dieu, c’était versé Wahl…on dirait un magasin de chaussures, des talons ! Près de 30. La chambre était grande. Y avait un lit, 3 places. Ça sentait bon. J’ai déposé mon sac à côté de l’armoire. Je me sentais minuscule devant tant de splendeur. Dans la maison, il y avait une dame là. Fafa a dit que c’est la bonne, que je pouvais lui demander n’importe quoi. Qu’elle s’appelait Fatou. 

Ensuite, on est descendues au salon. Elle a allumé la télé. Une grande télé, plate. Je me demande si j’aurai vraiment le temps d’apprendre mes leçons avec ça. Mais si. Je  suis là pour ça. Malgré tout le faste, je vais vite finir la première, et passer mon bac en termo. Bac C…mention Très bien, Inch’allah ! Bon, en réalité, j’aime les lettres mais avec la C j’ai une grande chance de vite trouver un boulot. Enfin, c’est ce que Momo dit. Lui aussi fait la première C. C’est ça aussi qui nous a rapprochés ! On dèche ensemble, on rêve ensemble. Je crois qu’il n’y a rien de mieux pour tisser une grande amitié ! 

J’ai demandé à Fafa s’il n’y avait pas de livre à lire, mais elle m’a dit que demain on ira en chercher. Une grande maison comme ça et il n’y a pas de livres ? Pff. Dommage je n’ai pas pris les miens. Je me suis dit que ça allait être lourd et tout. Les livres, c’est la vie. Click To Tweet

Oups, je me suis laissée allée cette fois. Je mets toujours un point d’honneur à soigner mon langage. C’est la marque des grands. Mais ce soir, la fatigue m’a possédée. Mais je me dois de finir d’écrire les évènements de cette soirée. Pour les lire après. J’adore lire. 

Bref. On était en train de regarder la télé. Fatou était à la cuisine. Fafa non. J’avais voulu aider Fatou mais Fafa a dit que non, que c’est son boulot à Fatou. Que d’ailleurs, demain elle m’inscrira à l’école d’à côté. J’ai dit d’accord. J’espère que je vais pouvoir rattraper. Car là-bas à porto, je ne suis pas allée à l’école pendant 1 mois, maman n’avait pas les moyens de payer la contribution. J’attendais qu’elle les trouve. Bien entendu mon type de père s’en foutait. Les rares fois où il revenait à la maison c’était pour forcer maman à lui donner de l’argent. Pff, même pas honte. Mais maman disait que c’est parce qu’il n’avait pas trouvé de boulot. Il était quand même venu avant-hier prendre encore l’argent des haricots. Alors qu’il était censé avoir trouvé un truc dans une entreprise là. Maman vend du haricot préparé à l’école primaire des petits. 

Bref, on était là, quand une jeune fille est entrée en trombe. Environ vingt-ans je crois. Elle était habillée d’une belle robe. Et avait de longs cheveux…non quand je l’ai vue, j’ai validé. Je crois qu’elle voulait passer sans saluer quand elle m’a vue. J’étais assise dans l’un des divans du salon. Elle s’est arrêtée brusquement dans un crissement de talons, et m’a fixée d’un air un peu méprisant. Puis, elle se tourna vers Fafa : 

‘’C’est qui elle ?’’ »

Kolode déposa son stylo. La jeune fille était justement couchée à côté d’elle. Des 3 places, il y avait tout au moins une place de distance entre elles. Kolode avait la sensation d’être porteuse d’un virus transmissible par la respiration. L’étrange scène repassa dans sa tête.

L’air était électrique. Il faisait chaud tout-à-coup, malgré le brasseur. Fafa s’était relevée :

– Apparemment, tu n’as toujours pas intégré les notions de politesse. Pourquoi tu es revenue ? Tu en as encore enlevé c’est ça ?

Enlevé quoi ? Qui était cette fille ? Pourquoi tant d’animosité entre Fafa et elle ? Kolode était immobilisée par les multiples questions qui lui venaient à l’esprit et par le regard de la jeune fille. Elle se sentit misérable sous ce regard.

– Je te demande, c’est qui ?

La jeune fille s’approcha et déposa son sac dans un des divans. Elle posa ses mains sur le dossier et répéta :

– C’est qui ?

– C’est la fille à Idowu, dit finalement Fafa.

– Je ne me rappelle plus, mais qu’est-ce qu’elle fait ici ?

– Elle va vivre ici. Il y a un problème ?

– Oui, il y a un problème. On aurait pu m’avertir. Après tout, ce n’est pas toi qui commande ici, gronda Ayele, le visage déformé par la rage.

Elle n’attendit pas la réponse de Fafa, reprit son sac et monta. Kolode sentait que Fafa était gênée. Elle-même n’avait toujours pas repris sa respiration.

– Oublie-la, lui conseilla Fafa.

Kolode voulut répondre quand elle fût interrompue par un cri venant d’en haut : « Et en plus, tu l’installes dans ma chambre ? Non mais c’est quoi ce bordel maman ? »

Maman ? Kolode n’en revenait pas. Même avec son père, elle n’était pas si…impolie. Drôle de relation mère-fille. Fafa s’est levée avec un soupir et est montée également. Une dispute éclata l’instant d’après. Kolode n’y comprenait plus rien. Des bribes de phrases lui parvenaient. «…vraiment irrespectueuse Ayele ! », « C’est toi qui m’a éduquée, …te le reprocher », « Je vais te gifler, c’est quoi…» ; « Essaye voir, toi et la chose que tu as ramenée, c’est dehors… » Il y eut un claquement de porte. Les voix furent étouffées.

Kolode aussi s’étouffait. « Dans quel enfer suis-je tombée ? Merde ». Sa première soirée ne fut donc qu’un ramassis de regards fuyants et de silences glaciaux. Même le bruit caractéristique du brasseur paraissait suspect. Aussi, avait-elle beaucoup de mal à s’endormir. Ses nombreuses questions n’avaient trouvé que des réponses partielles. Ayele était la fille de Fafa. Fafa était la mère d’Ayele. Ayele commandait ici, donc, Ayele était la propriétaire de la maison. Et Fafa y vivait. Mais alors, pourquoi une telle animosité dans leurs rapports ? Pourquoi le plus banal des sourires devenait une attaque ennemie ? C’est qui elles ?

—-

L’encens embrumait la grande nef de l’Eglise Ste Catherine autant que des cris de joie, des cris qui se croyaient harmonieux, un prêtre assis et heureux, et un chœur de déhanchements.  C’était la quête, on comprend mieux le sourire du curé. Entre les deux rangées de fidèles, des paniers s’alourdissaient de dons. C’est pour les pauvres, disait-on ! Non, pour les sidéens ! Non, c’est pour Dieu, faisaient les plus…croyants. Personne n’a pourtant accordé d’attention aux mendiants assis à l’entrée de la mission catholique, ni aux enfants couchés, os à l’air, sur le sable chaud, devant l’icône de Marie. Il y a pauvre dans pauvre. Le pauvre de la quête…c’est à lui qu’il faut penser. Au pauvre, que tout le monde voit, la prière est suffisante !

Dans cette liesse de foi, tous étaient emportés par Pasteur Guy et son « Je suis dans la joie ». C’était à qui hurlerait le plus fort « Joie ! », à qui se mettra le plus en avant en allant faire son don, à qui composera le plus beau visage de ferveur. Tous étaient comme possédés par de beaux diables…

Tous ? Sauf un. Ou plutôt Une. Elle se dissimulait sous un masque d’impassibilité, les mains dans le dos,  le pagne noué à l’envers. Sur le qui-vive, elle sursautait à chaque « Joie », mot que son visage ne saurait évoquer de toute évidence. « Pourvu que ça marche », se murmurait-elle. Elle s’approchait, lentement, à pas feutrés, d’une des allées de la nef. Prenant le soin de paraître le plus ordinaire possible dans cette allégresse divine, elle s’avança vers l’un des paniers. « Donner et prendre » c’était le plan. Simple comme le pardon ! Au fond, elle ne faisait rien de mal, c’est pour la bonne cause. Dieu est miséricordieux, il comprendra. Encore 2 mètres ! « Car Yahvé m’a libérée ». Elle avait une voix fluette qui,  à l’auditeur attentif, avait néanmoins du mal à résonner agréablement, tant elle semblait sortir avec difficulté de son larynx. « Mon papa est fidèle, il ne m’abandonne jamais ». Malgré la force de ces mots, elle avait du mal à se croire encore soutenue par le Ciel. Si elle en arrive à ça, comment ne pas se croire abandonnée ?

Arrivée au panier, elle plongea lestement sa main et fit semblant de déposer quelques pièces. Elle en retira tout aussi promptement quelques billets, qu’elle froissa dans son poing. Les yeux baissés, elle tourna le dos au panier, prête à s’enfuir. Elle entendait distinctement son cœur faire un concert à la Jimi Hendrix, Qu’est-ce que ça peut être assourdissant, la peur ! « Je n’ai plus rien à craindre ». Peut-être que oui. La musique venait de s’arrêter brusquement. Dix mètres devant, le curé s’était levé, horrifié.

– Madame !

La voix résonna contre les parois et les représentations divines. Toute l’église retenait son « Joie », même l’enfant Jésus semblait captivé par la scène du prêtre debout, des fidèles debout, et d’une frêle femme au pilori. Un remix de Golgotha ?

La femme n’eut pas la force de répondre à ses jambes qui ne demandaient qu’à s’échapper. Trop de regards féroces la clouaient sur place, même Marie avait perdu son air doux.

Elle ne voulut pas courir. Pouvait-elle ? L’expression « j’aurai voulu que la terre m’engloutisse » prenait tout son sens.  Elle fut rapidement saisie par deux gros pectoraux qui la traînèrent, ses larmes et elle au bureau du curé. Les murmures et mimiques réprobateurs des fidèles en Christ l’accompagnèrent. « Est-ce qu’on vole ? A l’Eglise en plus ? Une femme ! Akoba ! Le monde est gâté ! Elle a du courage hein ! Une femme ? Quelle éducation va-t-elle donner à ses enfants ? Que Dieu nous épargne ! Que Maman Marie lui ouvre les yeux ! Que Dieu pardonne ! On va le lui faire regretter ! Que quelqu’un appelle la police ! Je n’ai jamais vu ça ! ». A présent, c’était à la tolérance de battre son plein. La miséricorde c’est un truc de Dieu, pas des Hommes. Click To Tweet

 © Nicolas Guercin
© Nicolas Guercin

Mais la messe devait prendre fin avant que le spectacle ne débute. Le prêtre demanda donc le calme et conclut la messe avec une lenteur compréhensible. Il appréhendait le moment où il faudrait régler cet incident fort fâcheux. Dissuader toute autre tentative en réprimant sévèrement ce sacrilège et montrer l’exemple d’une tolérance à toute épreuve ! Mais même sous une chapelle, certaines choses ne sont pas miscibles. Un dilemme ? Non, le mot juste, c’est : La poisse.

Nul ne sut comment la ‘’Judas’’ perdit son pagne et son vêtement, ni comment ses cheveux prirent autant de poussières que son corps. L’avait-on traînée au sens littéral ? A la question du curé, les langues précédemment déliées, devinrent de bois. Le miracle ! Des photos étaient déjà enregistrées dans les galeries. Un photographe présent sur les lieux n’éprouvait aucun scrupule à mettre l’objectif nez-à-nez avec le visage de la coupable. Les recettes seront bonnes ! Les fidèles regroupés de nouveau observaient la scène. On attendait la réaction du curé, tout en répondant aux curieux qui n’avaient pas eu la chance de suivre le vol ‘’en direct’’. Certains parlaient de trente mille francs empochés, d’autres d’une centaine de mille. Les plus mélodramatiques parlaient d’une bande de bandits nigérians, d’autres de chandeliers emportés, d’autres encore de sorciers venus narguer Dieu ! L’enfant Jésus du tabernacle a même été porté disparu.

Le prêtre s’approcha de l’enfant du diable qui a eu l’audace de subtiliser l’argent des pauvres, l’argent de Dieu.

– Comment tu t’appelles ? tonna-t-il les mains dans le dos, avec un air hésitant.

Prendre l’air sévère ou l’air candide ? Oh mon Dieu, la poisse. La femme murmura un nom, que personne n’entendit. Reniflements et bruits de foule ne sont pas des conditions adéquates de travail même pour les Grandes Oreilles.

Le Curé répéta sa question, d’une voix plus forte. Un des ‘’Marguillers’’ réclama le silence. Enfin, on entendit une syllabe…

– Baï.

———

Nicki Minaj et son « anaconda », deux « Redbull » et ces demoiselles prenaient leurs aises. L’une se leva et se mit à exécuter la chorégraphie très expressive de cette brillante œuvre musicale du siècle. L’autre observait,  un petit sourire au coin des lèvres,  sa meilleure amie bouger seins et fesses tels des castagnettes. Très beau décor que voilà !

– Au fait, parlant de fesses, que dis-je de fête, et ton rendez-vous avec le beau et vieux brin ?

L’interpelée, trop occupée à twerker, répondit après quelques secondes :

– Ce mec est trop flippant !

– Ah oui ?

– Ouais, il m’a emmenée dans un endroit bizarre derrière la présidence là. J’avais trop peur. Mais ce n’était qu’un truc à la con.

– Comment ça ?

– Bah, un truc façon romantique, une table au milieu de l’esplanade, deux serveurs qui débarquent de nulle part, du champagne. Il m’a raconté des âneries, du genre que c’est vrai qu’il possède un hôtel 5 étoiles mais que j’étais si belle que c’était du milliard d’étoiles qu’il me fallait, fit Ayele avec moue, après avoir éteint la télévision.

Dotou n’en revenait pas. Sacrée Ayele !

– Attends, et tu n’as pas aimé ça ? Un homme romantique, attentionné, ça ne court pas les rues hein chérie.

– Ça ne se mange pas le romantisme.

– Oui, oui et tu vas me faire encore ton cours sur le capitalisme en amour.

Ayele se mit à rire. Son amie avait toujours été trop idéaliste. L’amour n’est pas une donnée aussi irrationnelle qu’on le dit. Il y a toujours des raisons qui nous poussent à prétendre aimer untel, que ce soit son sourire, ou sa manière de prendre soin de nous. Il y a toujours une raison à l’amour, n’en déplaise aux soulards sociaux. Il suffit juste de creuser un peu plus profondément, au-delà des ‘’tu me fais revivre’’, ‘’je ne peux plus vivre sans toi’’, et surtout des fameux «je t’aime » réchauffés.

– Dotou, il faut voir la réalité en face, une femme c’est comme une entreprise, il faut y investir si l’on veut que ça donne quelque chose.  commença Ayele en claquant des doigts. Et moi, je vaux de l’or, chérie, je ne me laisse pas à la pacotille. Même l’eau se vend à prix d’or ! Qui peut donc s’octroyer le luxe de se nourrir de je t’aime ? Il faut de l’essence à l’amour ! Sinon, il sort par la grande porte ! Seuls les morts peuvent prétendre aimer gratuitement. Céline Dion a déjà tout dit ! Il ne suffit pas d’aimer !

©Moctar Demontaguere
©Moctar Demontaguere

– Non, mais Lèlè, que me racontes-tu ? L’insuffisance de l’amour dont parle Dion ne se conçoit pas dans une perspective matérielle !

– C’est du pareil au même ! Concentre-toi juste sur le « Il ne suffit pas ». Les intérêts guident tout. Tu comprendras vite que rien ne se donne, tout se paye. L’enfant qui aime sa mère, la femme qui aime son mari, le mari qui aime sa femme, aimer Dieu: toutes ces relations portent en elle un intérêt. Qu’il soient financier, moral ou social.

Dotou sourit à Ayele d’un air las. Elle but une gorgée de Redbull, le temps de chercher dans son esprit un argument pour contredire Ayele. Elle n’en trouva pas un qui fasse l’affaire et se contenta de lui lancer:

– Tu aurais fait un excellent sophiste.

– Je ne sais pas ce que ça veut dire mais je suis d’accord ! lança la jeune fille en riant.

– Non, mais, reprit Dotou en imitant une chanteuse de romances, tu veux me dire que tu n’as pas apprécié qu’il t’emmène dîner, en tête à tête avec les étoiles, les senteurs fraîches de la nuit?

– Mlle Molière, ici la terre ! Ce n’était pas mal. J’aurais préféré une boîte de nuit et de la bonne musique quand même.

– Toi et tes crapauds de chanteurs-là !

– Ne critique pas ma musique ! Moi je ne te dis pas que tes Sagbohan Danialou sont de la merde. C’est de la merde vieillie même, il faut évoluer.

– L’évolution dans la régression je présume. Je préfère mes merdes vieillies. Elles au moins portent un message.

– Qui t-a dit que mes chansons n’en portent pas ?

– Anaconda là, quel message ça porte ?

– Bah…

Ayele hésita. Question banale mais profonde. Elle reprit :

– Tu sais, la musique n’est pas toujours une question de message mais aussi de rythme.

– J’estime que dès lors qu’il y a des paroles, il y a forcément un message, répliqua Dotou en portant sa boisson à la bouche.

– Si tu y tiens tant… Nicki Minaj a voulu montrer par cette chanson l’importance de la valorisation de nos atouts de femmes. Tu sais, les femmes sont trop complexées, elles devraient être fières de leur corps. Anaconda est un cri de victoire du féminisme, cette émancipation tant recherchée, s’exprime par la voix de Nicki. Je trouve même qu’il faudrait classer cette chanson comme un trésor, un chef d’œuvre  du féminisme moderne. C’est ça l’émancipation madame ! Pouvoir disposer de nos corps comme nous l’entendons. Ça m’étonne que tu ne le comprennes pas, toi la grande étudiante.

– Apparemment, on ne doit pas avoir le même dictionnaire. Ta définition de l’émancipation est quelque peu singulière. Mais passons ! Je ne veux même plus en parler. Tu me parlais de ton gars-là.

– Lequel déjà ?

– Ayele ! Kwaeku pardi !

– Oui, oui !

Elle était absente. La colère causée par les évènements de la veille ne s’était pas totalement dissipée. La vieille et la petite s’étaient rendues en ville. Elle ne cherchait même pas à savoir ce pour quoi, tant qu’elles n’étaient pas dans son sillage. Quand elle pense qu’elle avait dormi avec une inconnue ! Bon, une fille inconnue de la famille.

Dotou arborait une mine plus réjouie que d’habitude, et s’en était effrayant. Ayele la connaissait assez pour savoir qu’elle devait tramer un truc louche. La bâtarde sociale, c’est ainsi qu’elle s’auto-définissait, Dot’. Elle était probablement plus qu’une bâtarde sociale, c’était une anticonformiste née. Dotou, la rebelle oui. Ayele l’adorait justement pour cette différence compulsive dont elle faisait montre. Elles étaient des contraires qui s’attiraient en dépit de tout. L’enviait-elle ? Peut-être. Mais comment peut-on arriver à se sentir bien quand on nage à contre-courant ? Il faut préciser que Dot’ alliait anticonformisme et je-m’en-foutisme en plus d’avoir une grande méfiance pour ce qui était généralement admis. Elle remettait tout en cause, même les points sur les I lui semblaient suspects. Elle avait probablement raison ; n’est jamais allé nulle part celui qui suit la foule. Mais peut-on vivre sans cette société qui nous forme et nous déforme, sans cette société miroir et maître du jeu de nos vies ?

Parlant de cette salope de vie, on peut dire qu’elle avait le chic pour rendre des rencontres banales déterminantes. Elles s’étaient rencontrées sur un coup de tête, mais alors, un véritable coup de tête. Ayele revenait, les yeux fixés sur son Smartphone, d’une course rapide effectuée au supermarché du coin. Rien d’anormal jusque-là, si ce n’est que Dotou elle aussi avait les yeux dans ses poches. Le chic avec les carrefours calmes c’est qu’ils donnent et entretiennent l’illusion du nombrilisme. Les deux jeunes filles en firent les frais, deux ‘’Aïe’’ et une bosse après, elles se surprirent à parler de leurs vies respectives. Dotou, au-delà de ses différences, était très sociable et d’une joie de vivre contagieuse, même si ce jour-là, elle venait de subir les revers d’une existence peu tendre.

Dotou étudiait depuis 6 ans en Banque et Finances dans l’université publique. Sa culture, son charisme et sa beauté, tous ces variables positifs généralement considérés comme essentiels dans la constitution d’un avenir brillant lui portaient néanmoins un sérieux préjudice. Non, Dotou n’était pas une doctorante…et c’était là tout le drame. Le jour où elle lui a ouvert son esprit et ses soucis, Ayele en avait eu froid aux cils. Même si son avis sur la stratégie de réaction adoptée par Dot’ était contraire, elle trouvait pour le moins rocambolesque qu’on puisse attenter à l’avenir d’une personne pour des raisons aussi banales que…Enfin non, pas si banal que ça en fin de compte le charnel. Il huile le monde, impossible de se voiler la face.

« Ayele, tu as ta réalité, et j’ai mes évidences, commença-t-elle. J’ai un fusil rose posé sur ma tempe, il suffit que j’ouvre mes jambes pour avoir la vie sauve. Mais je préfère crever que de lui donner ce plaisir, et s’il est nécrophile, tant mieux. »

Nicolas Guercin 2

Elles étaient couchées à même le sol du salon, bercées par Lana Del Rey et ses intonations lancinantes dans ‘’Born to die’’. C’était encore une des passions lunatiques de Dotou. Guérir le mal par le mal, n’est-ce pas un plaisir de maso ? Click To Tweet– De toutes les manières, tu ne peux y échapper. C’est le destin de tout être humain, mais plus encore des femmes. Il faut bien que tu te trouves quelqu’un, un jour ou l’autre. Pourquoi ne pas essayer celui-ci, qui a mon avis, remplit les critères qu’il faut.

Le silence de Dotou enhardit Ayele. Si elle avait jeté un coup d’œil à son visage, peut-être que le dédain grandissant qui s’y lisait l’aurait retenue. Elle continua :

– C’est ton avenir professionnel qui est en jeu. Ça te coûte quoi d’accepter ? Tu n’es plus une enfant, et quoiqu’il en soit, il n’existe pas de compteur au sexe hein. Une nuit et puis basta ! Tu as ton diplôme et tu l’oublies. Mais tu es là ! ça fait 3 ans que tu fais la troisième année, trois ans qu’il te fait échouer, trois ans que tu opposes de la rigidité aux choses de la nature. Normal que tu te brûles.

Un long moment de silence s’ensuivit. Dotou se releva et fixa Ayele dans les yeux. Elles avaient toujours eu des opinions contraires sur la vie et ses choses, sauf sur la bouffe, les chaussures, et le style vestimentaire du chef de l’Etat.

– Tu oublies une seule chose, Ayele.

– Quoi donc ? répliqua l’autre en se relevant également.

– Ma dignité.

– Bof.

Ayele n’a jamais pu comprendre, Ayele ne comprendra peut-être jamais. Elevée par une mère panthère, qui collectionne les hommes comme des tampons, elle avait de ces raisonnements immoraux choquants. Comment peut-on répondre « bof » à la dignité ?

– Quoi bof ?

– C’est bête ce que tu fais, tu réagis comme une gamine !

– « Le royaume des cieux appartient aux pauvres d’esprit et aux enfants », ce n’est pas moi qui le dis, c’est Jésus lui-même.

– C’est justement pour ça que ce monde ne vous appartiendra pas. La dignité ? Lol. C’est quoi ce que tu appelles dignité ? Bousiller sa vie pour quelques secondes ? Et encore plus, à cause de prétextes vieillots ? On n’est plus au 18è siècle chérie. L’argument de la ‘’dignité’’ est dépassé. Dis-moi juste qu’il ne te plaît pas, au lieu de te réfugier derrière ça.

– Parfois, tu dis des choses étonnantes…

– Je suis brillante, je sais, fit Ayele en prenant l’air le plus suffisant possible. Mais, est-ce que ton refus persistant ne cache pas…une autre préférence…

Le reste de la phrase se perdit dans un clin d’œil expressif. Dotou sourit et se demanda, une fois encore, pourquoi une femme qui se veut forte peut être très vite assimilée à une femme qui n’aime que les femmes.

– Ayele, je veux que ce soit clair. Je suis hétérosexuelle de la banane au concombre ! déclara Dotou pince-sans-rire. »

Cette conversation se clôtura dans un fou-rire général. Elles ne parlèrent plus jamais de Dotou et de son chevalier…si insistant. De toutes manières, elle aussi avait ses propres problèmes. Et heureusement, elle s’était trouvé un gestionnaire…Kwaeku gère.

Elvis de dravo 2

 

 

CHAPITRE 5 : Ce n’est pas une sinécure

 

« 1er juin, 14h

Lorsque les lèvres ébauchent un sourire, c’est l’âme qui se détend. Le sourire, c’est la panacée. Ma mère me manque terriblement, je n’ai pas eu de ses nouvelles depuis quelques jours. Ça me fait beaucoup mal, alors je souris, encore et encore sans raison pour faire passer ma tristesse.

C’est dans les petits moments fugaces passés avec ceux qu’on aime, à faire ce qu’on aime pour ce en quoi on croit, que se dissimule le bonheur. Pas bien caché, il épie nos amertumes, attendant que nous le saisissions, quand bien même nous le vivons. Il se languit à attendre la reconnaissance, lui qui ne demande pas grand-chose, qui ne vit pas toujours dans les choses grandes.

J’étais heureuse avec ma mère et notre misère. Mine de rien, tout ça me manque, quand nous allions dans les champs des voisins cueillir des légumes pour le repas du soir, on riait, on tombait, Irê faisait pipi partout ; quand Préfruimour venait pour qu’on bosse ensemble et qu’on oubliait les cahiers pour parler de nos déboires. J’ai écrit à Momo : ‘’Trop envie de nous revoir. Ou plutôt de nous revoir, avec nos figures de craie et nos soirées en papier. Cet avant-là, de l’insouciance me manque’’. Il m’a juste répondu : ‘’Moi aussi’’. J’ai l’impression qu’il y a un truc qui ne va pas. Je vais attendre un peu avant de lui demander. Il me manque vraiment.

© Eben Scar

Son absence est d’autant plus remarquable à cause de certaines choses bizarres…vraiment bizarres. Un mois que je suis ici, et ça me semble une éternité.  Je me sens comme dans un univers parallèle, avec des règles à l’ouest et des actes bizarres. Je ne sais pas vraiment comment dire, quoi dire à part ce mot : Bizarre. Je suis mal à l’aise…mais surtout je me pose de nombreuses questions depuis que je ne parle plus beaucoup. Mes paroles s’épuisent, et mes pensées tonnent. Elles sont bavardes. Je me pose trop de questions, par rapport à la vie, à la société, à ce que maman me disait, à ce que maman fait, à ce que papa est, et à ce que Fafa et Ayele sont et font.

Vers quoi courent les femmes ? Franchement, je veux savoir ! Click To Tweet

Bref, je vais y réfléchir plus tard.

Le lendemain de mon arrivée, Fafa est venue me réveiller à 5h du matin parce qu’on devait se rendre à la messe. Je me suis levée, Ayele n’était pas à mes côtés. On est parties à l’Eglise pour suivre la célébration de 6h 45, je ne savais pas Fafa si fervente. C’était, j’allais le découvrir plus tard, presque un rituel matinal. Tous les matins, depuis un mois que je suis ici, elle se rend à la messe. Le plus drôle c’est que le reste de ses journées n’a rien d’orthodoxe. Mais bon, bref.

Elle m’a inscrite à l’Ecole privée du coin. C’est la première fois que je fais une école privée, c’est assez agréable comme cadre. Mes nouveaux camarades ne sont pas nombreux, 12 élèves en tout pour la Première C. Il a été peu aisé de prendre connaissance des cours que j’ai ratés, mais ça s’est amélioré avec l’aide de Louise. Louise c’est une nouvelle amie, c’est la seule que j’ai pu me faire d’ailleurs. Elle ne remplacera jamais Momo, mais c’est un palliatif convenable. On fait souvent les cours de tronc commun avec les élèves de la A. Ils sont nombreux, et j’aurais pu avoir beaucoup plus de compagnie, mais ces filles sont bizarres. Apparemment, et d’après Louise c’est parce que je suis aussi bizarre. Elles me snobent carrément, c’est le genre de filles à papas, ou filles à futilités, toujours peintes des cheveux aux orteils, qui semblent plutôt être venues à un casting qu’à un cours. Moi je ne suis pas dans ce style. Maman m’a toujours dit : ‘’ tu vas au cours, tu ne vas pas faire miss, contente toi d’enfiler kaki et sac et écoutes le prof’’. Louise est comme elles aussi mais en mieux car avec la C difficile de penser à faire chichi.

Parlant de Chichi, purée, Ayele et sa mère doivent en être les fondatrices. Pour Ayele, ça peut se comprendre, elle est une jeune fille. Elle a 23 ans. J’ai vu ça par hasard sur sa carte d’identité laissée dans un coin de la chambre. D’ailleurs, après ma première nuit dans celle-ci, je n’y dors plus. Ayele a fait déménager mes affaires dans la chambre de Fafa. Naturellement, une grosse dispute s’en est suivie. Ces deux-là, on ne dirait pas que l’une a grandi 42 semaines dans l’autre. On dirait deux rivales quoi. Toujours à s’insulter…ça me saoule et me fatigue, juste envie de les gifler toutes deux des fois, pour les ramener à la réalité. Elles sont mère et fille, pardi !

La chambre de Fafa est…bizarre. Je ne sais plus quel mot utiliser pour décrire tout ce bataclan. Ce ne sont  pas les meubles qui me gênent, ni la disposition des affaires, ni même le fait que je doive dormir à côté d’elle. C’est plutôt tous ces produits qui jonchent la table de nuit. Outre les produits de maquillage, qui ne me disent pas grand-chose, il y a d’autres produits que je trouve inutiles et franchement gênants et dégradants. Pommade pour pousser les fesses ?!!!!!! Non mais c’est quoi ce délire ? Pour pousser les seins et les remettre en forme, et ce n’est pas moi qui le dis, c’est la pochette de la boîte.  Ensuite savon pour la chance, savon pour trouver mari, savon pour laver le teint et autres produits bizarroïdes, qui font que je remets en cause l’existence de la femme comme être humain. Tout ça c’est quoi ? Que cherchons-nous autant ? Mon Dieu, et c’est cette même personne qui le matin se rend à l’Eglise…franchement je suis dégoûtée, et même énervée, je ne veux plus écrire même ! Puffs je parlais de ma mère, ça c’est la cata ».

© Lubin Christophe

Le doux ronronnement du brasseur aidant, ses sourcils froncés se détendirent. Légèrement habillée, elle s’était allongée dans le sofa. Les arbres semblaient avoir choisi le jour de leur commémoration pour protester comme leur destruction, tellement il faisait chaud.

—-

  • Je veux être une femme de convictions, pas qu’une femme d’émotions. Mais chaque jour me prouve que c’est impossible. Mes convictions finissent à l’eau, poussées par mes faiblesses. On se dit je suis une femme, je n’ai pas à. On se dit c’est le bon, je peux faire tout, briser mes principes. Mais un jour vient, où l’on vous répètera cette phrase imbécile : « C’est un homme, ils sont comme ça». Comme si ça pardonnait tout, comme si on passait après, comme si on ne comptait pas du tout. J’aimerai pouvoir entrer dans une maison vide sans devoir pleurer, ou pouvoir virer de mes pensées cet impératif maternel qui m’attriste et ce cœur léger qui m’oppresse. Ou encore pouvoir me convaincre que ma solitude n’est pas due à ce que je suis. Mais rien n’y fait. Etre une femme, ce n’est pas une sinécure. Jamais libres, le choix nous appartient rarement. On est socialement programmée à être effacée dans l’intelligence et brillante dans l’attention. Une femme intelligente, ça dérange. Je suis une perturbatrice depuis le jour où j’ai découvert que mes doigts pouvaient servir à autre chose qu’à me maquiller. J’ai gagné mon premier million à 25 ans. Sous les feux de mes succès, j’attirai des compliments et des louanges, des odes et des hommes. J’ai gagné mon mari à 26 ans. 2 ans après je le perdais.  Les hommes  cherchent constamment à vous rabaisser parce que vous n’êtes qu’une femme. Même vos propres sœurs avec leur vénéneuse jalousie ne vous rendent pas la vie facile. Il m’a reproché de l’avoir castré. J’ai des couilles moi aussi. Mais seules les siennes devaient compter. Ego, toute la connerie du monde en trois lettres. Je me sens seule, trop seule. Même entourée, je ne peux me départir de cette glaciale sensation de solitude.  Pourquoi crier à l’indépendance des femmes, mais se rétracter devant ? Pourquoi a-t-on peur des femmes libres ?!

L’homme s’agita légèrement sur sa chaise. Cette femme n’était qu’imprévision. Il s’occupait allègrement, ce matin, de lustrer la belle Ford Focus bleue, qu’il ne pourrait probablement jamais s’offrir, quand le planton lui ordonna de rejoindre le Bureau de Madame. C’était un véritable symbole ce bureau. D’après les rumeurs, elle ne laisse personne y entrer à moins de vouloir le plumer ou le virer. Seul le secrétaire particulier y a accès. Quel idée même de se prendre un secrétaire particulier ! Et avec ça, elle s’étonne que son mari ne tienne pas ! Ces femmes qui ont l’argent, décidément ! Mais d’argent, il n’en a rien. Alors, si elle ne peut le plumer, elle ne peut que le virer ! C’était bien trop beau pour être vrai. Un boulot bien payé, des voitures bien belles…et sa bouche souvent bien ouverte. Il aurait dû se taire la dernière fois, après la cérémonie. Il allait à présent faire les frais d’une bouche trop leste. Il aurait quand même pu se rendre compte après des jours d’inaction qu’elle s’apprêtait à égorger le coq. Cette femme n’est décidément qu’un laxatif efficace. Click To Tweet

© Moctar Demontaguere

Sans grande appréhension, Idowu était donc monté au Bureau de Madame, une belle manifestation de la folie des grandeurs. Situé au sommet des quatre étages de l’immeuble, il fallait plus de deux minutes pour y accéder. L’ascendeur est à Madame et à ses amis ! Les autres, ça grimpe et ça sue !

Se faire virer aussi facilement relève de l’imprudence la plus banale. Et il faut dire, que lui et l’imprudence, c’était beaucoup plus qu’une passion. Le secrétaire, un bel homme il faut l’avouer, le toisa de ses un mètre soixante-dix. Affublé d’un nœud papillon en pagne et de lunettes d’un autre siècle, il avait l’air de ce qu’il était probablement : Un pédé en puissance. Mais s’il faut s’en référer aux rumeurs que Madame traîne comme des casseroles, puissant Shalla l’était, et Elle devait en savoir un brin. Shalla, le beau, le ténébreux et surtout le vif l’introduisit, un conseil à la clé : « Elle déteste les pleurnichards ». Idowu grimaça un merci sans pour autant oser lui dire que lui, Idowu, était un homme, et un vrai. Pas un semblant d’homme en lunettes-Mémé-Pépé.

Il ajusta sa chemise marron, blanchie par le temps, se préparant à recevoir le « Vous êtes viré ». Mais contre toute attente, il reçut plus que ces 3 fatidiques mots. Sans répondre à son « Bonjour Madame », déclamé d’une voix suppliante, elle déversa sur lui un flot de mots du cœur. Qui eut cru que pour apaiser sa solitude, Madame a recours à un employé, de bas-étage, de rez-de-chaussée et pavés.

Faut-il répondre à une diatribe par un dithyrambe ? Les femmes et leurs humeurs, c’est une véritable mine.

  • Si certains pensent ainsi c’est parce que la plupart du temps, lorsqu’une femme occupe un grand poste, elle minimise son mari et ne s’investit plus assez dans le foyer. Tout est question de discernement, il faut savoir distinguer le professionnel du personnel, commença-t-il en bégayant.

L’impassible de Feyikemi lui répondant, il continua plus allègrement.

  • Le fait est qu’une fois émancipée, elle confond respect, obéissance et esclavage. Elle se dit qu’elle ne doit plus obéir tout en oubliant que le respect c’est tout autre chose. Et c’est là que les problèmes commencent puisqu’il ne peut y avoir deux capitaines dans un même bateau. Un mari est un mari et ce, peu importe la place qu’occupe la femme dans la société. Tant que la femme en a conscience, tout va bien.

Feyi se redressa. Elle mit ses mains sur la table, fronça les commissures de ses lèvres, et leva son fameux Index.

  • Vous pouvez disposer, déclara-t-elle placidement.

Le pauvre chauffeur sembla perdu. Il aurait voulu se gifler les joues. Le « disposer » devrait-il sous-entendre un licenciement ? Son hésitation avait dû la rendre plus énervée, car elle lança, plus durement :

  • Obéissez !

Cette fois, c’était clair. Il se leva donc, le dos rond, et se dirigea vers la sortie, maudissant toujours sa leste bouche. Il actionnait la poignée de la porte quand derechef, il entendit la voix, cette délicieuse voix aux tons rauques qui n’avait pas fini de le rendre nerveux.

  • Vous voyez ?
  • Quoi ? interrogea-t-il, en se retournant. .
  • Vous vous êtes levé parce que je suis la chef, votre patronne. Et vous me devez obéissance en raison de ce lien de subordination. Là se trouve justement le problème, je ne suis pas inférieure à un homme. Nous sommes égaux. Je n’ai donc pas à lui obéir. Il n’est pas mon père, ni ma mère, encore moins mon patron. Je ne lui dois que respect et amour. Et il me doit la même chose.

Il revint donc à sa place, rassuré et enthousiaste. Il comprenait qu’en restant le plus réflectif des désirs de Madame, il pourrait avoir ses faveurs et garder donc, une place si chère.

  • Oui, Ma…dame. L’homme et la femme, je comprends votre position et je la partage, sont égaux. Je dirai quand même qu’ils sont complémentaires, car ils ont besoin l’un de l’autre.

Idowu ne put réprimer un sourire de satisfaction. Trouver une plate-bande d’accord était l’idéal pour éviter les chocs, très ennuyeux pour sa situation. Feyikemi ADE lui rendit son sourire, mais pas sur le même air. Imprévisible, sarcastique et futée, dirait-il plus tard au planton.

  • Ah, le bon vieil argument de la complémentarité. On le brandit, on le pousse en avant pour taire les cœurs qui se révoltent. La complémentarité, dès qu’elle est utilisée comme argument à ce niveau de la conversation, est un bouche-trou que beaucoup n’arrivent pas à comprendre. On la conçoit comme un point au débat, mais j’estime qu’il n’en est que la majuscule, cher monsieur. Votre jubilation et vos idées à l’emporte-pièce confirment mes impressions. Pour vous, complémentarité c’est quand le petit morceau vient au grand. Quand la femme en tant que vis achève le moteur, le bel œuvre que sont les hommes. Cet argument de la complémentarité conserve toujours l’inégalité. La femme ne serait que la ceinture qui retient le pantalon, n’est-ce pas ? N’est-ce pas donc l’illustration de cette foutue complémentarité ?

Un petit ricanement après, elle continua, ne faisant nullement cas du trouble de son vis-à-vis

  • Cette foutue complémentarité…Je ne vous parle pas de ça. Je vous parle d’égalité en droits. Puis, en matière de couple, de fusion humaine, je vous parle plutôt d’êtres égaux inachevés dans leurs imperfections, qui se retrouvent pour être beaux à l’unisson. Je comprends mal, et je prendrai mal qu’on me dise que je ne suis qu’une vulgaire ceinture. Je me vois mieux Puzzle, qui cherche son accordé pour former l’image du couple par excellence.
  • Ah, je vois mieux Madame. Mais quand on aime tout ça ne compte plus. Les femmes, elles sont ainsi, elles aiment et c’est tout. Les hommes aussi d’ailleurs. Pourquoi êtes-vous contre l’amour ?
  • Bah, elles devraient alors cesser d’aimer pour mourir. L’amour, un autre argument poussiéreux. Je n’ai rien contre l’amour. J’en ai contre le prétexte de l’amour pour asservir les femmes, les détruire. Si vous voyez ce que je veux dire…

Savait-elle quelque chose ? C’est improbable, il y a beaucoup trop de kilomètres entre…elles.

  • C’est la culture Madame. C’est naturel. Les femmes doivent pouvoir prendre soin de leurs époux, les consoler, les conseiller, les…
  • Vous pouvez y aller pour de bon, cette fois.

Et il partit pour de bon.

© Lubin Christophe

Une pièce, deux dames. La pénombre s’insinuait doucement dans la chambre encombrée par une multitude d’ouvrages sur l’Economie et le Management International, éparpillés sur le sol. Le lit, légèrement défait, recevait son corps orienté vers le mur dont la peinture entièrement craquelée offrait un semblant de chic. Les fenêtres couvertes de plusieurs couches de poussières laissaient néanmoins transparaître la nuit claire et bleue. Dormait-elle ? Tayo ne saurait le dire. Mais qu’importe, cette discussion s’impose. Sa nièce n’avait que trop mis à l’épreuve les nerfs d’Okè. Il menaçait déjà de la jeter dehors rejoindre ses théories et principes. La petite ne semblait pas en faire cas, elle restait persuadée que des mots aux actes, Atavi Okè avait encore beaucoup de chemin à faire. Oh, pauvre petite ! La mort de ses parents n’a pas facilité sa vie. Ceux-ci n’ont pas pris le temps de la préparer aux coups durs. L’éducation à l’occidental n’a pas tout bon, toujours. Click To Tweet

Elle s’approcha du lit, prenant soin de ne pas piétiner les précieux livres de Dotou, qui gagnerait mieux à être plus ordonnée. C’est une femme quand même ! Oups, c’est une phrase qu’elle déteste entendre, mais il faut que cela cesse aujourd’hui. Il est temps de grandir. Elle s’apprêtait à la réveiller, quand elle l’entendit :

  • Il t’envoie en pleine nuit aussi ? Cette fois, c’est pour quoi Tantie ?
  • Pourquoi tu es si suspicieuse, ma fille ? J’ai voulu te parler, de mère à fille, de ma propre volonté. Allez, redresse-toi, ordonna la Tante-quasi-Mère, qui se laissa choir sur la seule chaise libre de la pièce.

Dotou la regardait sans grande attention. Le discours habituel, elle le connaissait par cœur. Mais, politesse oblige. Il faut faire semblant de suivre chaque intonation, en hochant la tête comme une marionnette bien huilée. Et c’est parti pour 90 minutes, sans arbitre, et sans mi-temps.

  • Dotou
  • Oui, Tantie ?

Appeler le prénom, prendre une mine sincère et profonde, lancer un regard las, dis donc, Tantie s’est améliorée !

  • Dotou, il faut lui dire oui.
  • Ah oui ?
  • Oui, interrompit vivement Tayo, de peur qu’elle ne s’enflamme, mettant ainsi fin à la conversation. Je te le dis en tant que mère, et épouse. Mais avant tout en tant qu’être humain. Il a à peine cinquante ans, il est respectueux, il a de l’argent et saura prendre soin de toi. C’est vrai il est marié, mais on est en Afrique et rien n’interdit cela. C’est même naturel.
  • Comme toi qui n’as pas bronché, que dis-je, comme toi qui as réclamé une quatrième épouse…
  • Pour m’aider, et pour consolider le foyer.
  • Bien entendu Tantie, très logique.
  • Les hommes sont comme ça, ils ont besoin qu’on les soutienne. Et quand la femme officielle échoue à sa tâche, il est normal qu’il cherche son bonheur ailleurs. En plus, il faut que tu te dises que tu es seule, sans tes parents. Ton oncle n’est pas commode, il ne va pas tenir longtemps. C’est son ami, et il le sait de bonne moralité.
  • Je n’en doute pas une seule seconde Tantie.
  • Mais encore, il a le pouvoir de te garder en otage. Il te garde en otage. Tu as perdu ta bourse en échouant une première fois…
  • Par sa faute. Il m’a donné 00 en TP.
  • Atavi a dû payer pour la seconde fois. Tu as encore échoué.
  • Par sa faute. Il est mon professeur principal et le directeur de l’école.
  • Une troisième fois, et les résultats qui sortent : Encore négatifs. Et il semble que tu as porté plainte…Tu es vraiment naïve, ma fille.
  • Je ne te contredirai pas, puisqu’on me l’a clairement démontré en me renvoyant à mes casseroles.
  • Ils sont entre eux, tu dois comprendre que celui qui dîne à la table des rois contrôle le repas des serviteurs.
  • C’est sûr, très sûr. Il m’a de tous les côtés.
  • Tu m’interromps encore, et je te laisse, menaça Tayo, qui bien qu’en n’ayant pas cerné le jeu de la petite, était agacée par ses interruptions fréquentes. Elle manque terriblement de gifles, celle-là.

Le mutisme de Dotou répondit à la menace. Sa tante continua donc, assurée d’avoir une attention sans faille.

  • Accepte de sortir avec lui. Même si c’est pour quelques temps. Obtiens ton diplôme, tu pourras te trouver un boulot et oublier. Là maintenant, tu te retardes et c’est grave. Tu ne vas pas éternellement dépendre de nous, tu grandis. Tu as presque atteint la limite. 26 ans, c’est beaucoup. Ce n’est pas que tu es laide, au contraire. Tu es instruite, c’est encore bien. Mais on te fait la cours, tu refuses. Toi-aussi, examine la situation avec plus de lucidité. Quand est-ce que tu vas construire ta vie ? Faire des enfants ? Quand on lambine trop, ça crée des complications. En plus, il n’y a plus beaucoup d’hommes, et encore moins, des hommes qui veulent s’engager et être responsables d’une famille. Hein, ma fille. Quel démon est sur toi pour t’empêcher de voir les choses en face ? Accepte cet homme qui a tout pour plaire, et a tout ton avenir dans ses mains. Tu ne trouveras pas de meilleur parti, crois-en mon expérience. Accepte, ma chère. Je te parle comme à une sœur, j’ai vraiment mal de te voir souffrir autant. Le boulot que Okè t’a déniché, le temps que tu te retrouves, tu quittes encore ce boulot, sous prétexte que tu vaux mieux. Qui a dit qu’il n’y a pas de sot métier ? Et si tu vaux mieux, accepte la proposition de Sourou et met fin à ton supplice, à mon supplice. Je te considère comme ma fille depuis 6 ans que tes parents sont morts tous deux, d’un seul coup. Un véritable malheur ! Pense à eux. Ils n’aimeraient pas te voir gâcher ta vie. Hein, ma fille.
© Elvis de Dravo

Tayo soupira longuement. Dotou ne manquera pas de démonter un  à un tous ses propos pour lui rappeler « sa valeur, ses principes » et autres poisons dont elle se sert pour se vicier sa vie et celle de ses proches. Elle attendit donc, résignée et peinée des conséquences que l’aurore apportera. Okè ne sera pas indulgent, et il aura bien raison. Des larmes coulaient silencieusement sur les joues de Dotou. Tayo avait du mal à comprendre la peine que reflétait son visage, vu qu’elle n’avait rien dit qui puisse les provoquer. A moins que ce ne soit la mention de ses parents…

  • D’accord. Je vais le faire, fit sa sœur-fille-nièce.

Abasourdie, Tayo se leva et s’assit sur le lit, pour être sûre d’avoir entendu l’impossible.

  • Tu es d’accord ? Comment ? répéta-t-elle fiévreuse, posant sa main sur l’épaule de la grande enfant de la famille.
  • Je vais accepter la proposition de Sourou. Je trouve que tu as raison. Ce qui compte, c’est mon avenir après tout. En plus, il n’est pas mal, débita Dotou d’un seul coup.
  • Oh, Dieu soit loué, tu as ouvert les yeux ! Je suis vraiment contente de te voir revenir à la raison. C’est sûr que ça ne va pas être facile mais tu t’y feras avec le temps. Dis-toi que c’est pour la bonne cause, et surtout pour un temps. Ne te flagelle pas l’esprit. Des fois, on n’y peut rien. Et les routes du Seigneur sont tortueuses. Peut-être que là, avec Monsieur le Directeur, se trouve ton bonheur, tu ne sauras pas avant d’avoir essayé. Qui ne risque rien n’a rien. Profites bien de lui, n’hésites pas à user de ses relations pour ton travail. Tu es une femme après tout, il doit prendre soin de toi. La femme c’est comme du lait au feu, il faut surveiller souvent pour éviter que ça déborde. Ne t’offusque donc pas s’il te surveille de temps en temps. Les hommes sont comme ça. De vrais enfants dans l’âme, ils aiment posséder entièrement. respecte-le et Respecte-toi. Sois docile surtout. Personne n’aime les femmes rebelles. Ça c’est des conseils que l’on m’a donné quand j’épousais ton oncle, et ça m’a réussi. Regarde, là, je suis celle qu’il écoute le plus. Toutes les autres viennent demander des conseils auprès de moi. Parce que j’ai su poser les pieds là où il fallait.
  • Ce n’est pas un mariage quand même, tu sais. Je ne l’épouse pas.
  • Je sais mais tu dois l’y amener, si tu sens qu’il est bien. Tu dois penser au mariage aussi. Une femme sans mari, c’est comme un aveugle sans son chien, sans son bâton. Ça te permet de te faire respecter dans la ville. En plus, c’est un grand homme, Sourou. Ne laisse pas une autre te le voler, fais tout pour le conserver. Oui, je sais, ce n’est pas un mariage. Mais ça compte aussi pour le temps que tu feras avec lui. Je suis quand même certaine, vu que tu as repris conscience, que tu verras comme nous que cet homme, c’est vraiment celui qu’il te faut.
  • D’accord ma tante.

Dotou étouffa un bâillement, tout en espérant qu’elle sente le mot d’ordre. Tayo comprit et se leva, tout sourire, fière d’avoir réussi là où les autres ont échoué. C’est donc, enjouée qu’elle lui souhaita une  bonne nuit. Vœu auquel la « nouvelle sage » répondit la formule consacrée : Que Dieu nous réveille.

Mais la seule chose qui se réveilla fut un sourire, un sourire narquois, que Tayo n’avait pas dû voir.

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17 commentaires sur “Cette chose qu’on appelle femme

  1. Mais au nom de quelle solidarité féminine me tairai-je donc ? Au nom de quel amour pernicieux refuserais-je de voir le mal que l’on se fait ?

    Mylène, tu me donnes des frissons, oui des frisssons à cause de l’innocence cru de tes écrits, des frissons à cause de la particularité ordinaire de ta vision, des frissons parce que tu m’inspires, parce qu’en te lisant, en 2minutes j’écris un roman dans ma tête. je ressens tes écrits, je les savoure, ils ne sont pas que des mots, ils me bercent comme une sonnorité, éveille tous les vers enfuis au plus profond de moi, des vers que je n’arrive pas à mettre sur un papier, pas même sur mon blog, des vers qui trouvent tout leur sens qu’à la suite de la lecture de chacun de tes articles, j’épouserai ton intelligence si j’en avais les moyens, pour l’instant je me contente de m’ennivrer de chacune des consonnes que tu couches dans cet espace.

  2. Bonjour!!j’ai découvert ce site suite à un besoin de lecture effréné.je puis dire que je me suis sentie aussi heureuse qu’un drogué à qui on donne sa dose!!bref, j’interviens aujourd’hui parce qu’il me semble devoir émettre un commentaire face à cette publication.
    Je te remercie Flicka (même si on ne remercie pas le devoir de l’intéressé car je pense que c’est ton devoir de prendre du recul, d’analyser et d’émettre des critiques constructives sur les différents thèmes de société) ,pour ta contribution à un éveil de conscience général. Mais il faut pouvoir te faire à l’idée que « Nul n’est prophète chez soi » et surtout que les opinions sont relatives selon l’angle duquel nous voyons telle ou telle situation. il faut juste prier pour que l’Esprit-Saint illumine chaque personne qui lit pour qu’elle puisse saisir le sens profond des écrits et les analyser avec ouverture d’esprit plutôt que d’y confronter sa propre opinion et émettre des commentaires agressifs! pardon pour la longueur de mon commentaire…c’est juste que j’ai tellement à dire en voyant ces réactions !!! il y a quand même un fait immuable,un jour ou l’autre quelqu’un devrait sortir cette analyse brillante que tu as faite qu’elle plaise ou non.que tu l’aies fait est super!et puis avec le développement de l’esprit critique ,il aurait été vraiment bizarre que personne ne fasse ce « pamphlet » sur la condition féminine!je te souhaite du courage et ne te démontes surtout pas..il faut bien des gens pour aimer et d’autres pour detester ce que tu fait sinon tu ne serais pas normale. il te faut forcément la thèse et l’anti-thèse pour un bon sujet de dissertation,alors qu’attends tu pour la synthèse??

  3. J’adore simplement. Tous cela donne à réfléchir à nous jeune fille d’aujourd’hui. Divers femme dans diverses situations de la vie. Vraiment pas facile d’être une femme. Quoi qu’en soit ta situation on te jugera forcément. J n’attend que la suite. Du courage miss et j’aime bien le style

  4. Après lecture de cette œuvre d’esprit, je puis déjà en déduire une chose quand bien même j’ignore ce que nous réserve la suite : il y aura une révolution des mentalités. Et rien ne pourra désormais empêcher une femme de décider de ce qu’elle entend faire de sa vie. Mylène, ta plume dégage une puissance de persuasion. 👍

  5. euh… depuis 2 jours je cherche toujours mes mots pour exprimer cette captivité volontaire dont je fais objet par tes mots. Ton style décalé, à la fois désinvolte et structuré est surtout ce que j’apprécie. vivement la suite…

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