Bélinda

Avait-elle déjà eu ses six ans ? Bélinda était si jeune. Son enjouement innocent la rendait si belle à mes yeux. Et pourtant, cette chère enfant n’était que le troisième rejeton de la vendeuse de tomates de mon quartier. Étiolée par une dure journée de paresse intellectuelle et harassée par les soucis scolaires, je devais nécessairement passer devant l’étalage de sa maman. Cette étape était telle un arrêt sur Golgotha, une oasis sur un chemin désertique… parce qu’immanquablement elle venait à ma rencontre et me saluait.

  • Tata !

Comment ne pas fondre devant ce joyeux sourire d’enfant et ces petites menottes secouées vigoureusement pour dire « Salut » ? Mon coeur se fondait en milles morceaux d’attendrissement. Les plus belles parties de mon âme s’unissaient pour lui dire :

  • Bébé, ça va ? Tu n’es pas partie à l’école ?

Et elle acquiesçait de la tête, intimidée. C’était notre petit jeu à nous. J’étais celle qui parlait à haute voix, posait les questions et elle, celle qui me disait tout avec ses yeux, me répondait.

Je reprenais.

  •  Vous avez écrit quoi aujourd’hui ?

Un ange passait de nouveau. Silence que sa mère comblait amoureusement.

  • Allez, dis à Tata ce que vous avez dessiné. Un ballon !

Et Bébé répétait de sa voix fluette:

  • Un ballon !
  • Oh, c’est formidable ! Travaille bien, hein, m’écriais-je toujours enjouée.

Puis, je disais au revoir et m’en allait rejoindre mes soucis. Bébé secouait de nouveau la main. 

  • Au revoir Tata.

Je me retournais toujours pour lui sourire. Rentrée et douchée, mon esprit sortait lentement de sa torpeur, et mon ventre en profitait pour faire un concert de gargouillis et d’autres bruits inquiétants. La nudiste domestique que j’étais s’obligeait à se revêtir pour faire le marché. Je me rendais hâtivement chez la maman de Bélinda pour m’enivrer derechef de son visage. Mais comme d’habitude, je ne la voyais plus. Sa maman me répondait que le Zémidjan1  l’avait déjà ramenée au domicile. Et toujours à ce moment précis, je regrettais d’être venue payer aussi cher chez elle. Bébé aurait été là que je n’aurais pas remarqué les prix exorbitants de ses marchandises. Dépitée, je serais rentrée cuisiner hargneusement, ce qui ne manquerait pas de rendre la sauce aigre et de décourager ma tutrice de tante. Soirée restaurant donc ! A force, je faisais exprès de rendre insipide le repas tant le serveur de notre restau préféré était si beau et si doux… Je parle bien-sûr de ses repas. Le même scénario se répétait tous les jours sauf le dimanche. École – Maison – Bélinda – Cuisine – Tatie – Restau. Une douce routine qui ne m’incommodait nullement. Jusqu’au Mardi dernier.

Je revins un peu plus tard de l’école, occupée par un rapport. Je ne vis pas Bébé, ce jour-là. Ma tante était revenue plus tôt et avait fait la cuisine. La soirée se passa sans accroc. Je partis payer notre drogue quotidienne – rien d’illicite, juste du coca. Je remarquai que la boutique de la maman de Bélinda était toujours ouverte mais sans personne à l’intérieur. Bizarre, mais je ne m’inquiétai pas plus. Le lendemain, elle était fermée. Le surlendemain et le jour suivant, pendant une semaine. Peut-être étaient-ils en fête, qui sait. Je ne sus rien du drame silencieux qui se jouait jusqu’à ce triste jour où je rencontrai la sœur aînée de Bélinda.

Ma tante et moi sortions de la maison quand je la vis marchant, l’air absent. Elle avait le regard si vide que je demandai à ma tante de couper le moteur. Puis, je m’élançai hors de la voiture. Je hélai la jeune fille qui se retourna vivement, découvrant un visage cerné et endolori. Mon intuition n’avait cessé de me murmurer que quelque chose n’allait pas. Je m’approchai d’elle :

  • Sœur Solange, pourquoi n’ouvrez-vous plus ?
  • Pour rien, dit-elle en grimaçant un sourire.
  • Et mon Bébé Bélinda ? Elle va bien ?

C’était la question de trop. Elle se mit tout à coup à pleurer. Je pris peur, mon cœur battait. Je répétais ma question sans lui jeter un regard. La froideur dans le malheur, c’était bien moi. Aujourd’hui, je regrette toujours cette réaction violente par son absence que j’ai eue. La soeur de Bélinda après s’être mouillée dans ses larmes bégaya la désagréable vérité.

  • Elle… a disparu. Le… Zém2 qui l’emmenait à la maison a disparu aussi. Ils l’ont volée. Les gens disent… que c’est pour faire de l’argent.

J’accusai le coup. Je la plantai là et je rentrai chez moi en silence. Toute la nuit durant, je priai le Ciel pour pleurer. Mais aucune larme ne daignait me délivrer de ma peine. J’aimais cet enfant comme une sœur.  J’ai maudis le monde, j’ai maudis Dieu, le Zém, sa mère. Je me suis maudite. Partie trop tôt. Partie comme ça. Après la rage et la souffrance, vint l’horreur. Mon imagination qui m’obligeait à voir cette scène où l’avide animal pour quelques liasses de billets, pour une richesse démoniaque et sanguinaire tuait une pauvre enfant. Abject appât du gain !

Le lendemain, je me réveillai les bras engourdis. Je ne savais plus à quel moment je m’étais endormie. La première chose que je vis ce fut un exemplaire de journal placé en évidence sur ma commode. Sûrement mis là par ma tante. Un doute me prit. Je savais que je regretterai mon geste, mais je l’ai quand même pris ce journal.

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  1. Taxi-moto.
  2. Taxi-moto. Abréviation de Zémidjan.

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5 commentaires sur “Bélinda

    1. Surtout que l’actualité camerounaise en a été récemment marquée. C’est un sujet sur lequel nous devons alerter tout le monde. Merci Anne Marie! 🙂

  1. Bien évidemment, ceci m’alerte. Encore plus quand on connait notre actualité. Les raisons de ces enlèvements s’expliquent se présentent différemment, mais toutes tourneraient autour de réseaux de ventes d’organes…

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