Ananta, la venue-de-France

Cette histoire a été écrite par Mireille Bokpe, et initialement publiée sur son blog. Je la partage avec vous parce qu’elle est si bien écrite, que j’en ai oublié mon déjeuner. Nul doute que l’histoire d’Ananta vous bouleversera…
Mylène

 

Ananta partit très tôt de son domicile ce matin-là pour honorer ce rendez-vous qu’elle n’avait pas intérêt à rater cette fois-ci.

Elle avait pris soin de confier son bébé, la veille, à la maman d’Abebijo qui ne comprenait toujours pas pourquoi Ananta s’insurgeait contre l’idée de prendre une « bonne » comme tout le monde. Maman Abebijo ne comprenait vraiment pas pourquoi Ananta préférait confier depuis un an et demi son bébé à ces « arnaqueurs » de la crèche, contre une vraie fortune, alors que cette troupe de tatas habillées en blouse rose n’en faisaient pas plus qu’une bonne bien formée, de l’avis de la vieille mère. Ananta partait donc ce matin, tranquille, en sachant que son bébé était en de bonnes mains avec Maman Abebidjo à qui elle avait préféré le laisser aujourd’hui car elle ne savait pas à quelle heure elle rentrerait de son rendez-vous. Et puis les moments les plus durs sont passés. A deux ans, il n’était plus un nourrisson. C’était dur quand il n’était qu’une petite boule nichée contre sa poitrine et qu’elle devait l’abandonner tous les matins à la crèche pour aller un gagner un pain cher payé.

Aurait-on idée de faire attendre un prestataire aussi important que celui qu’allait lui faire rencontrer son amie Abebijo ? Le premier rendez-vous avait foiré à cause de son hésitation à aller consulter un « Prieur ». Le mot vient d’Abebijo. Ananta n’avait jamais entendu parler d’un prieur avant cette conversation cruciale qu’elle avait eue avec son amie d’enfance, il y a exactement trois mois. Elle faisait à Abebijo une confiance qui rechignait à tenir sur les deux jambes, malgré tous les efforts d’Ananta pour accorder une validation intégrale à son amie. Abebijo était de ces personnes qui forcent votre admiration, mais à qui, malgré tout, vous n’avez pas envie de ressembler.

Ananta trouva un zémidjan très rapidement. Il était quand même déjà cinq heures et demie et toutes ces femmes émancipées, éjectées de leur lit dès quatre heures du matin par l’absence du corps bien chaud d’un homme pour les y garder plus longuement, étaient déjà dans les rues, à se venger de leur frustration en tapant l’asphalte aussi fortement qu’elles le pouvaient. Elles joggaient ! Furieusement. Au moins cela servirait à conserver un joli corps. Un joli corps c’est toujours utile. Jamais perdu. Et puis jogger, c’est la santé. Et même une très bonne santé. Voilà donc pour les mauvaises langues, qui ne pourront pas nier que le sport c’est la santé, tout le monde le sait.

Ananta demanda au conducteur de son taxi-moto de bien vouloir retirer les lunettes noires dont il s’était affublé d’aussi bonne heure le matin. Elle lui expliqua que les lunettes noires servaient à se protéger contre le soleil et qu’il n’en aurait pas besoin avant une heure avancée de la matinée.  Elle lui a également expliqué qu’il risquait de faire un accident si ces lunettes devaient handicaper sa visibilité. Il s’exécuta sans protester, ce qui n’était pas coutume.  Se mêler de la vie des autres ne dérangeait pas Ananta, tant que le cas en question s’insérait dans son Plan d’Action. Car Ananta avait un Plan d’Action.  Patiemment élaboré. Connu d’elle seule. Un Plan de transformation de l’Afrique. Ah oui les amis, c’est très ambitieux. Mais pourquoi pas ? Il fallait bien que quelqu’un se décide enfin à réparer le continent. Puisqu’on ne peut compter sur personne. Les politiciens ne sont à la tête de nos états que pour leurs intérêts personnels pensait Ananta complètement désabusée. Ananta s’était donnée la mission de redresser tout ce qui lui semblait ne pas être aux normes qu’elle se définissait selon sa propre jauge, comme étant de mise.

Ananta trouvait que l’Afrique était à reconstruire sur plusieurs aspects et pensait très sérieusement qu’elle n’était pas née sur ce continent, à cette époque précise, pour rien. Elle avait ressenti sa mission de transformation du continent et de ceux qui l’habitent,  presque comme une révélation divine. Elle s’était lancée dans cette mission avec les moyens dont elle disposait pour l’instant. De quoi a-t-on besoin d’autre,  hormis une bonne dose de détermination et quelques billets de cinq cents francs CFA, pour faire comprendre à ses voisins qui jetaient les eaux d’usage dans la rue, juste devant ses pas, quand elle marchait pour aller prendre son taxi-moto pour se rendre au travail, qu’il valait mieux faire un grand trou contre le mur de la clôture – ce n’est pas l’idéal, mais c’est un début de solution – et y verser ces eaux sales chargées de détritus, plutôt que de salir la rue et dégrader le quartier ? Ses voisins ne comprenaient pas trop quelle différence cela faisait dans leur vie, mais se disaient que libre à elle, si elle s’entêtait à continuer de leur prodiguer ses conseils de chef de village de Blancs, pourvu que les cadeaux du type, cinq cent francs par-ci, colis de vivres ou de médicaments par-là, continuaient de leur parvenir. Qui donc est le papa mystérieux du bébé de cette femme,  arrivée dans le quartier une nuit sûrement, pendant que dormait tout le quartier ? Malgré tous leurs efforts pour espionner cette jeune femme étrange venue s’installer depuis quelques mois, dans l’un des « deux-pièces » de la jolie maison de Kossi le Transitaire, rien ne filtrait de sa vie. Elle partait le matin avec le bébé et rentrait avec lui le soir. Etrange, vraiment étrange. Même pas, pensaient-ils, une bonne qui resterait dans la maison pour garder ce bébé pour qu’on puisse en profiter pour lui tirer les vers du nez concernant sa patronne ? Elle ne se rendait donc pas compte qu’eux avaient besoin d’informations ? Si elle continuait à se cacher d’eux ainsi, c’est pensaient-ils, qu’elle avait quelque chose à cacher. Sinon quelle idée d’avoir refusé de prendre la petite Abla que lui avait proposé récemment la vendeuse de beignets installée juste au coin de la rue ?

© Kingdom Photographie

Au début ils étaient franchement agacés par cette femme qui se mêlait de ce qui ne la regardait pas.

«Ne brûlez pas les ordures qui contiennent des matières plastiques, ce n’est pas bon pour l’environnement ». C’est quoi même son environnement dont elle parle tout le temps ? Heureusement qu’elle est gentille et généreuse. Elle donne facilement les billets de cinq cents francs. On attend qu’elle monte à mille francs de temps en temps, mais elle semble ne pas vouloir comprendre que cinq cent francs ne servent pas à grand-chose de nos jours. Est-ce que, elle-même se contenterait de cinq cent francs pour ses dépenses journalières ? Vraiment les gens sont radins de nos jours.

Ananta s’amusait à laisser son corps trémousser sur le siège arrière de la moto. Elle s’était résolue à ne plus vivre comme un énorme désagrément, toutes ces choses qui n’allaient pas, mais à tenter de les résoudre plutôt que de bouder. Elle se souvient à quel point devoir monter sur une moto pour le trajet, au lieu de pouvoir entrer dans un taxi classique lui insupportait.  Quelques dix années étaient passées depuis qu’elle était rentrée dans son pays pour s’y installer. La France qui l’avait vue grandir ne la reconnaissait plus.  Elle n’avait jamais pu admettre le rejet dont faisait l’objet les gens de sa race. Elle avait décidé de partir.

Elle est arrivée sur ce continent qui, bien qu’étant le sien, lui était si peu connu, la tête pleine de rêves d’accomplissements et de prospérité. Avec un Master en commerce international en poche, elle se sentait l’âme d’une conquérante. Elle n’oubliera pas sa première rencontre avec Abebijo son amie d’enfance toujours fidèle qui n’avait pas pris de gants pour la plonger d’entrée dans certaines perspectives effarantes, quand elle lui avait asséné le : « Ne crois pas que tes diplômes suffisent pour te donner une place dans une grande entreprise hein ! Tu vas devoir faire comme nous toutes. Tes jolies fesses vont enfin pouvoir servir à quelque chose de hautement plus utile que te permettre trivialement de t’asseoir ».

A quoi, je te prie ?

– Je ne vais pas te faire un dessin en couleurs à ton âge, Miss !

– Tu verras que je ne coucherai avec personne et que je vais quand même y arriver. Tu crois que je récite dix chapelets matin et soir pour rien ? Je viens d’un pays où on s’en fout de la spiritualité, c’est te dire ce que cela m’a coûté de rester très pratiquante. Et je dis toujours que Dieu est fidèle.

– Ah, toi aussi tu es de ceux qui pensent que Dieu est leur copain d’école et qu’il n’a pas autre chose à faire qu’à faire à leur place ce qu’il leur a déjà donné l’intelligence de faire eux-mêmes ? On est ici. Attrape ton chapelet très fort. On verra si cela servira à quelque chose à part te faire perdre un temps précieux et te faire mal aux doigts. Tu vas vite déchanter, ma grande.

Elle avait détesté Abébijo pour ces propos vulgaires qui lui avaient fait l’effet d’une gifle et avait pensé qu’Abébijo était jalouse de son Master parisien, elle qui n’avait qu’une maîtrise d’histoire de l’université locale.

C’est elle, Ananta, qui avait raison, elle avait fini par décrocher à force de lettres de demandes d’emploi et de CV, dont elle avait inondé les entreprises de la place,  un bon travail auprès de l’une des plus prospères entreprises du pays. Et quel poste !  Chargée du Marketing. C’était un grand pied de nez  qu’elle décochait ainsi à Abebijo et toutes les mauvaises langues de son acabit.

A sa grande surprise, elle fut informée dès la semaine suivant son embauche, que la chargée de marketing n’était pas la directrice du marketing.

Elle avait donc une chef, elle qui pensait qu’elle rendait directement compte au directeur général. Mais pourquoi donc ne l’en avait-on pas informée au cours de l’entretien ? Le poste de son superviseur n’était même pas indiqué sur l’organigramme qu’on lui avait montré furtivement. Enfin bref… C’était contrariant, mais il ne fallait pas en faire un désastre.

Madame Awouna, sa directrice, la fit appeler dès son retour de son congé New-Yorkais, oui tout se savait dans cette entreprise, elle devait l’information du lieu de congé de « Madame », à l’indiscrétion de la secrétaire qu’elle avait crû être la sienne, c’est ce qui serait naturel… mais bon, les choses se passaient imprévisiblement.  Ananta lui avait d’entrée, imposé une certaine distance car elle la sentait vilainement familière et se disait qu’il fallait fixer les limites dès le départ. Elle était agacée par ses airs qui semblaient dire : toi et moi sommes logées à la même enseigne. « Mais non mademoiselle, tu n’es qu’une secrétaire et moi un cadre supérieur, ayant complété mes deux masters » pensait-elle intérieurement sans l’exprimer ouvertement pour l’instant, mais elle sentait que l’heure du recadrage n’allait pas tarder à sonner. Elle se donnait le temps de mieux connaître ses autres collègues avant de faire découvrir son pedigree aux uns et aux autres. Le respect s’installera tout seul dès qu’elle leur aura bien fait comprendre qu’une diplômée parisienne est d’une race supérieure à toute cette faune locale impertinente et aux qualifications passables.

© Futur Loading

Elle entra dans le bureau de Madame Awouna, Jojo, pour les intimes, dont Ananta découvrira plus tard, qu’elle n’en fera jamais partie.

– Bonjour Mademoiselle. C’est vous qui êtes de Paris là ? Bon, sachez qu’ici on s’en fout de votre Paris. Nous on n’a pas étudié à Paris, mais voyez, aujourd’hui je m’y rends à ma guise, comme on irait au village d’à côté. Donc pardon, je ne veux plus entendre cette affaire de Paris, car on m’a déjà dit que vous aimez dire que vous avez étudié là-bas.

– Bonjour Madame, je ne fais pas étalage de mes qualifications, mais j’ai répondu avec exactitude aux questions qui m’ont été posées au cours des entretiens d’embauche. Je ne pouvais pas dissimuler le lieu de mes études.

– Ah je vois, Mademoiselle a réponse à tout… On va vous mettre au pas très bientôt. Nous avons des règles ici. Je voudrais vous faire comprendre que lorsque Sabi ma secrétaire est occupée, il vous incombera de me servir mon café. Vous êtes également responsable de la petite caisse qui sert à l’achat de mes croissants du matin et le goûter de mes enfants. Je vous préviens je suis toujours de mauvaise humeur le matin et mes enfants ne sont pas meilleurs que moi côté caractère. Il vaudra mieux ne pas oublier leur goûter.

– Je ne pense pas que ces tâches soient inscrites dans ma description de poste, Madame. Néanmoins, si vous y tenez…

Ananta avait entendu cette dernière phrase d’assentiment et se demandait qui l’avait prononcée. Elle ? Ananta ? Acceptant de devenir la boniche de cette gourgandine, outrageusement maquillée et affublée de pseudo-vêtements qui la faisaient ressembler plus à un sapin de Noël achalandé qu’à un cadre de direction ? Oui c’était bien elle, Ananta qui avait dit « … si vous y tenez ». La peur de perdre ce job durement trouvé. La peur de se retrouver sans emploi, elle qui élevait seule son enfant, et n’avait plus ni père ni mère, ni mari pour s’occuper d’elle. La peur de voir ses rêves de succès s’écrouler.

© Moctar Demontaguere

 

Elle croisa dans les couloirs, en quittant le bureau, le soir, le directeur général qui lui lança un « Alors mademoiselle, tout se passe-t-il bien ? Tâchez de passer dans mon bureau demain. Vous n’aurez pas besoin de prendre rendez-vous. Vous tapez et vous entrez».

C’était providentiel !  Elle allait pouvoir lui expliquer qu’il y avait un malentendu et qu’il fallait la mettre à la place qui est la sienne le plus vite possible. Elle rentra chez elle avec la satisfaction de l’idée que la providence divine ne la lâchait pas. Car elle avait entendu dire que le boss était une véritable terreur et qu’il était de surcroît un homme arrogant qui ne s’adressait qu’aux membres de son état -major. Elle venait de réaliser depuis ce matin qu’elle n’en faisait pas partie. C’était donc une chance qu’il daigne lui adresser la parole et lui parler gentiment. Il allait réparer ces erreurs de positionnement. Son contrat très succinct, il est vrai, restait silencieux sur le positionnement du poste au sein de l’organigramme. Humm, elle n’avait pas été vigilante. Elle ne s’en rendait compte que maintenant. Elle avait été subjuguée par la courtoisie des entretiens et n’avait pas été regardante sur les termes du contrat qu’elle avait lu très vite, un peu trop vite se disait-elle à présent.

Elle se mit sur son trente-et-un pour se rendre au travail le lendemain, malgré l’angoisse qui commençait à l’étreindre à l’idée de devoir travailler directement avec la grotesque et exécrable Madame Awouna.  Seule l’idée de l’entretien avec le DG lui redonnait espoir.

– Bonjour Mademoiselle. Asseyez-vous je vous prie.

– Bonjour Monsieur le directeur.

– J’ai tenu à vous rencontrer car l’un de nos administrateurs, un homme très important arrive demain et aura besoin d’une personne comme vous pour l’accompagner dans ses déplacements auprès de ses partenaires dans notre pays. Je vous vois un peu raide, j’espère que vous n’êtes pas de ces péronnelles qui pensent qu’il suffit d’être diplômée pour y arriver dans la vie. Nous vous avons embauchée parce que vous présentez bien et j’ai pensé que pour nos administrateurs, vous ferez une excellente accompagnatrice. Ce sont des personnes qui voyagent énormément et sont donc habitués à certaines normes que vous semblez avoir. Bonne présentation, excellente diction, et puis vous avez le très grand avantage d’être encore célibataire. Voilà, ce sera votre mission pendant une semaine. Restez disponible le week-end, Mademoiselle. Voilà, je n’ai pas beaucoup de temps, voyez le reste avec ma secrétaire.

– Monsieur le directeur, permettez que je vous prenne une ou deux minutes pour vous dire que je ne suis pas préparée au rôle que vous indiquez. Je ne suis pas…

Il interrompit Ananta, d’un ton impatient mais qui semblait laisser encore une ouverture pour le cas où on pourrait en tirer quelque chose pour soi-même. On ne sait jamais, il faut ménager les jolies femmes. Ça peut servir.

– Ecoutez, je sais que vous n’avez pas un diplôme de guide touristique, mais voyez-vous il faut savoir être flexible. Et puis ces messieurs savent être généreux. Vous êtes une grande fille. Ne soyez pas stupide. Des milliers de filles voudraient avoir une place comme la vôtre. L’entretien est terminé. Vous verrez, ce n’est pas sorcier, cela pourrait même être une mission très intéressante si vous savez être professionnelle intelligemment.

Elle sortit du bureau du directeur général avec un sentiment de deuil. Oui, elle était comme frappée de deuil. C’est la mort de ses beaux rêves. Ceux qui ont pris corps lorsque le coup de fil du directeur de l’administration lui confirma que sa candidature avait été retenue. Il y avait erreur sur le produit. Cette entreprise n’est pas ce qu’elle laisse apparaître de l’extérieur. Elle constitue un piège scandaleux. Elle y était tombée. Dieu serait-il entrain de l’abandonner ? Click To Tweet

La mission fut catastrophique, comme elle l’avait pressenti.

L’administrateur en question, un septuagénaire à l’allure boursouflée et aux membres violentés par une arthrose qu’il ne fallait pas être toubib pour déceler, avait le navrant défaut de ne pas refléter la beauté de son compte en banque, dont la réputation précédait la sienne propre. Ananta vécut la mission comme un calvaire. L’homme avait compris que la société mettait à sa disposition une bonne à tout faire, qu’il avait le loisir de traiter comme le lui permettait sa position, c’est-à-dire comme une esclave. Ananta était surchargée de colis, comme un chameau et se surprenait à l’essoufflement, elle, une jeune femme à l’historique sportif. Elle tentait de récupérer ce qu’il lui restait d’élégance et de souffle, encombrée comme elle l’était de l’attaché-case de Monsieur-l’Administrateur et de ses diverses autres sacoches, et devait dans le même temps lui ouvrir la portière de la luxueuse Mercedes du cru le plus récent, qui lui avait été mis à disposition. Monsieur-l’Administrateur eut l’outrecuidance, après le déjeuner, de lui demander de monter dans sa chambre d’hôtel pour l’aider à défaire ses valises. Elle semblait n’avoir pas le choix puisque la demande avait été faite avec le plus grand naturel. Là où les choses n’ont pas semblé aller comme de coutume, c’est lorsque Monsieur-l’Administrateur osa porter la main sur le postérieur d’Ananta comme pour tenter une caresse qu’il voulait furtive mais que ses mains engourdies par l’arthrose forcèrent à être maladroitement brutale. Le geste fut fulgurant. Il reçut sur son bras une claque qu’il ressenti comme un coup de marteau. Il eut de la peine à croire que la frappe violente qui s’est abattue sur son avant-bras et qui causa cette douleur tranchante qui lui coupait le bras en deux avait été assénée par cette petite main de femme. Il semblait ignorer, à son âge pourtant avancé, que la violence n’était jamais produite par un objet physique mais était une charge d’énergie en explosion, projetée de l’intérieur d’un être humain fâché ou traqué. Quel imbécile !

Ananta sortit en claquant la porte toujours avec cette même violence qui avait fini par envahir tout son être. Elle se souvint d’une astuce imparable évoquée par Abebijo lors d’une conversation au cours de laquelle, Ananta s’insurgeait comme d’habitude, contre les manières peu orthodoxes de la redoutable Abebijo, débrouillarde en chef, qui expliquait que, lorsqu’elle était acculée par ses supérieurs hiérarchiques dominateurs, elle allait trouver un jeune infirmier dont elle s’était assurée les services par des cadeaux fréquents, et qui contre ces petites faveurs était prêt à usurper l’entête du médecin de service et à délivrer autant de certificat médicaux qu’il en fallait pour qu’elle échappe au bagne pendant quelques jours. Eh bien, pensa Ananta, vite, vite l’infirmier d’Abebijo ! Elle voulait juste rentrer chez elle et s’enfermer dans sa chambre pour réfléchir à ce qui lui arrivait. Abebijo avait prophétisé que la vie en entreprise n’était pas ce qu’elle pensait. Mais elle avait également annoncé à Ananta qu’elle finirait par faire comme tout le monde. Si faire comme tout le monde c’était accepter l’autorité injurieuse de cette mal dégrossie d’Awouna qui était aussi loin d’être qualifiée pour sa fonction que l’était l’orient de l’occident, et les horribles mains baladeuses de ces hommes dégoûtants, de la race de Monsieur-l’Administrateur, alors il fallait qu’elle enterre ses rêves de réussite.

© Samuelle Amoussou

 

Malgré tout, elle avait tenu bon, Ananta. Au bout de ces longues années,  elle n’avait pas posé sa démission comme elle avait rêvé de le faire. Elle ne pouvait pas se le permettre. En revanche, elle avait payé un autre prix. Elle s’était retrouvée classée au sein de l’entreprise, au même niveau que Sabi la secrétaire, qui n’avait qu’un BEPC et dont elle partageait désormais d’ailleurs le bureau. Elle s’était vue passer au bout d’un an, de chargée de marketing à responsable des affaires sociales, ce qui donnait à l’administration toute la latitude d’une rétrogradation, soutenue par une sanction d’incompétence émise par la direction des ressources humaines, à l’issue de l’évaluation du personnel. La responsable des affaires sociales avait un rôle vaste comme la misère. On pouvait tout y fourrer.  Les toilettes ne fonctionnent pas bien au domicile de Dame Awouna, eh bien, Ananta devait s’en occuper. Ravitailler les domiciles des patrons en eau minérale, papier hygiénique, produits d’entretien et autres tâches capitales étaient du ressort d’Ananta qui se demandait douloureusement à quoi avaient servi les études difficiles et onéreuses, et son Master 2 obtenu haut-la-main.

Elle se demandait pourquoi elle jamais eu le courage de s’en aller, de quitter cette entreprise qui l’avait clouée au pilori en lui arrachant, comme on déshabille une femme avant de la violer, sa dignité et ses atours ? Eh bien, parce qu’entre-temps, il y a eu Koffénan son fiancé, qui s’évapora comme de la vapeur, dès l’annonce de la grossesse d’Ananta. Elle découvrit que Koffénan était marié et papa d’une nombreuse troupe d’angelots. Le sien, d’angelot n’aura qu’elle pour s’occuper de lui. Il n’était donc pas question de prendre le risque d’aller chercher un autre emploi au risque de n’en pas trouver. Il fallait supporter les épreuves. Et continuer de prier.

Justement, c’est pour les rendre encore plus percutantes, ses prières, qu’Abebijo lui avait recommandé les services de son Prieur.  Ananta avait acquiescé à la proposition initiale, à son corps défendant car elle ne voulait pas s’aventurer dans des expériences spirituelles non recommandées par le Vatican. Elle ne voulait pas prendre le risque d’être excommuniée. Déjà qu’il avait fallu des années d’excommunication, pour être acceptée à nouveau à la table du Seigneur après le faux-pas de la grossesse de son bâtard. Elle s’était donc rétractée du projet de rencontre avec l’Elu, ce qui avait fortement déplu à Abebijo qui avait dû aller s’excuser auprès de l’éminent homme de Dieu, munie d’un cadeau composé d’une pièce de pagne Vlisco, et une somme de cinquante mille francs CFA, censés apaiser son irritation pour le rendez-vous manqué. C’est que le Prieur est un homme très occupé, dont le temps était précieux. Pensez donc à tous ces désespérés qui remerciaient le ciel pour avoir trouvé le chemin de son bureau. Tous leurs problèmes seraient enfin réglés, Alléluia ! Il avait une réputation d’expert dans la résolution divine de tourments de tous genres. C’était un Elu vous dis-je. Pas n’importe quel imposteur comme il y en a tant de nos jours.

Mais lorsque Ananta apprit de source certaine, c’est-à-dire, de la bouche de Sabi-la-Secrétaire, que son licenciement était programmé, elle accepta immédiatement de rencontrer l’Elu.

© Paulo Gomes

 

Abebijo laissa s’afficher un sourire lorsqu’à la descente de son zémidjan, Ananta lui montra l’enveloppe contenant les cinq cent mille francs CFA en coupures de dix-mille francs. C’est ce qu’avait exigé le vénérable homme de Dieu afin de recueillir toute l’approbation des lieux divins pour prendre en mains efficacement la situation professionnelle très compliquée d’Ananta et la résoudre définitivement par une promotion dont l’écho tonnerait comme une bombe dans les antres des démons qui se sont assignés à détruire la carrière d’Ananta.  Cette promotion viendrait surprendre comme le jour du Seigneur qu’évoque la Bible (c’est écrit dans la Bible, donc la prophétie de l’Elu étant basée sur les Ecritures Saintes, est de ce fait irrévocable) et laisserait tous les ennemis d’Ananta totalement pantois et vaincus. C’est garanti. L’homme de Dieu-ci ne se trompe jamais, Alleluia ! Click To Tweet

Avant de franchir le seuil du bureau de l’Elu, Ananta eut une dernière pensée de culpabilité pour la désobéissance dont elle était en train de faire preuve, envers les principes de sa foi catholique, mais se reprit et chassa vite cette évocation handicapante ce qui ne l’empêcha pas de porter sa main à son front pour ébaucher un signe de la croix qu’elle peina à former entièrement. Sa pensée s’attarda également sur ses diplômes chèrement acquis, à sa vie en France qui n’était pas si mauvaise que cela, à son emploi précédent au pays des blancs, plaisant et somme toute gratifiant, au racisme qu’elle fustigeait tant et qui prenait désormais un goût de nectar comparé aux tourments discriminatoires qui lui étaient servis par les gens de sa propre race dans son propre pays. Il fallait absolument penser à s’en sortir, c’était une question de vie ou de mort pour son enfant et elle. Elle défroissa mécaniquement sa robe pourtant irréprochable, et, comme un mouton que l’on conduit à l’abattoir, suivit Abebijo qui ouvrait déjà la porte, en réponse à la voix caverneuse qui les invitait à entrer dans l’antichambre des miracles.

Ainsi va notre monde, sous la chaleur du soleil, l’odeur de la savane ou de l’océan, selon la face où l’on se trouve… peu importe.


Note de l’auteure

Cette nouvelle est une fiction. Toute ressemblance avec des événements réels ou personnes réelles relève d’une coïncidence et devra être considérée comme telle.

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