100 jours dans la peau d’une autre

A toutes les passantes.


Jour 07

Nous étions assis sur la banquette. Je ne savais plus à quoi nous rêvions mais tu tenais ma main. L’air de dire « je t’aime ». La piscine avait ces légers reflets de ciel. Parsemée d’étoiles. Était-ce plus parfait que notre première nuit ? Je ne savais plus à quoi nous nous accrochions, mais tu me regardais. Comme si j’étais tout et rien à la fois.

Jour 31

J’étais enveloppée d’un pyjama blanc. Je t’avais dit qu’il me rappelait mon Kimono. Puis nous étions passés à autre chose. A ces choses compliquées dont on parle pour oublier nos doigts qui se disent tout ce qu’on ne s’est pas encore dit. Ces mots compliqués, ces mots qu’on vit : Amour, bonheur, joie, émotion, éternité.

Jour 44

Nous nous étions échappés de nos prisons. Toi de ta femme qui t’aimait souvent. Et moi de mon mari qui m’aimait tant. Etions-nous des monstres ? Sommes-nous des monstres ? A rejeter le bonheur empaqueté et livré sans frais ? Nous nous étions échappés de nos bureaux. Ces petits cartons que nous adorons. Deux amoureux d’adrénaline.

  • Je veux que tu sois ma partenaire.
  • Je ne suis pas sûre de bien comprendre, te fis-je l’air innocent.

Tu venais de briser un accord tacite. Pas de grands mots, juste des grands moments.

  •  Je veux que tu sois ma partenaire. Comme Bill et Melinda Gates.

C’était la plus belle demande qu’on ne m’ait jamais faite. Je ne t’ai pas répondu. Je ne le ferai peut-être jamais. Mais à chacune de nos échappées, ton regard ne cessait de me le rappeler.

Jour 45

La première fois où nous nous sommes regardés, je crois que nous avions flairé le danger. L’un et l’autre. Tu as fui. Tu t’es empressé de disparaître, de peur d’essuyer l’orage. Les coups de foudre existent. Le nôtre fut puissant. On ne s’est alors plus lâchés. On trouvait mille et un prétextes pour que nos corps s’effleurent. Pour que nos regards se croisent. Une question inutile, un sourire inutile, des remarques inutiles… un amour inutile.

Tout le monde parle d’amour. Mais personne ne parle de l’amour inutile. Cet amour difficile qui brise tout sans crier gare. Le nôtre en était un. Avions-nous besoin de ça, de nous, de nos souffles qui ne veulent plus s’éloigner ? Avons-nous besoin de cet amour qui fait trembler nos plus belles fondations ? On dit souvent qu’il n’y a qu’un grand amour par vie. Et si c’était faux ? Et s’il y en avait deux ?

Jour 46

Parce que je t’aime. Je t’aime Clyde.

Je t’aime.

Jour 51

Ça ne veut peut-être rien dire mais je t’aime autant que j’aime notre distance. J’aime nos efforts à être ensemble, mais à être engagés aussi. Mon côté Bonnie. Ça excite tous ces petits mensonges, ces messages à toujours effacer, ces téléphones mis de biais, ces appels qui durent une éternité. Comme si nous étions de petits chenapans qui font l’école buissonnière. J’aime tellement notre petit amour interdit. Si sauvage. Inutile et évanescent. J’aime notre amour.

Jour 57

Hier, tu m’as appelée. Je te manque. J’étais dans ses bras, à me rendre compte à quel point je ne pus t’oublier. Il dormait à mes côtés, d’un air heureux et apaisé. L’angoisse m’étreignait. Suis-je donc de celles qui détruisent ? A la fois, la petite garce qui détruit le ménage heureux et la petite écervelée qui trompe son mari ? J’avais beau essayer de me raisonner, de retrouver mon système de valeurs, mon cheminement rationnel. Mais, c’était oublier à quel point l’amour pouvait être iconoclaste, amoral, anticonformiste et ravageur.

Jour 59

La première fois que je t’ai vu, j’ai eu envie d’être ton tout. Ton aube et ton crépuscule, le giron dans lequel tu confesses tes faiblesses et la source qui nourrit ta motivation. J’ai eu envie d’être ta maîtresse, ta mère, ta femme et ta fille. J’ai eu envie. Envie d’être à moi seule toutes les femmes de ta vie.
La première fois qu’on s’est aimés, c’en était suffoquant de plaisir. Mon cœur et mon corps étaient entiers. Ils criaient vers toi. Quel est donc cette sensation d’immense plénitude qui m’envahit quand je pense à nous ? Je nous aime.

Aux yeux du monde, nous étions la parfaite alchimie. Ce Bonnie and Clyde moderne et chic. Deux êtres brillants et ambitieux main dans la main pour conquérir le monde. Tu m’aimais, m’admirais et m’adulais. Dieu, que j’étais belle à tes bras. Et ton sourire…Tu m’inspires. Je me sens enjouée. J’aime quand tes bras frêles me tiennent. Cette manière que tu as de me tirer la langue quand on est en public. J’aime tes petits défauts, ce visage impassible que tu as quand je te dis non, cette envie irrépressible de me chatouiller. J’aime tes vagues de tendresse du matin, ce moment où tu couvres mon visage de bisous mouillés. J’aime quand tu me dis que je suis belle, à chaque fois comme si c’était une révélation. J’aime tes yeux, parce que je suis la seule à savoir ce qu’ils disent.

  • Je veux que tu sois ma partenaire. Comme Bill et Melinda Gates.

Jour 71

J’aurais aimé me dire que cet amour était possible. Mais, Clyde, je ne suis pas aveugle. Je la voyais cette épée qui planait au-dessus de nos mains entrelacées. Je la voyais cette femme que tu as délaissée pour moi. Je sentais ses nuits froides à se demander ce qu’elle a bien pu faire pour être en train de te perdre ainsi. Je vivais sa solitude et ses pleurs. Clyde, je pensais à lui, celui que tu n’as pas voulu. Je sentais son sang crier vers moi et me juger. Tu n’as d’yeux que pour moi mais elle, elle nous surveille de toute part. Je la sentais dans ta chambre, dans chacun des objets qui lui appartiennent. De cette brosse à dent à cette robe fleurie.

Jour 77

Je maudis le jour où je t’ai rencontré. Je maudis ces regards qu’on a échangés. Je maudis le premier instant où je t’ai parlé ainsi que le dernier. Je maudis ce je t’aime que je t’ai dit cette nuit, accrochée à ton bras. Je maudis cette nuit d’avoir été le commencement des plus affreuses de ma vie.

Nuit 77

Je me demande, des fois, réveillée et enragée dans la sombre nuit, comment j’en suis arrivée là. A être ta putain. Cette fille que tu vois, auprès de laquelle tu ne t’engages jamais. Je maudis tous ces je t’aime faux sortis de ta bouche, de cette même bouche que j’ai aimée, celle-là que j’ai adoré embrasser.

Nuit 79

Qu’elle est drôle et pathétique cette vie, où humains comme humaines nous lançons le premier pied, faisons le premier pas vers le gouffre. Qu’il est drôle ce premier mot que je t’avais dit, prélude de beaucoup d’autres. De ceux-qui voulaient dire mon amour, mon admiration, mon affection, mon respect et surtout mon don entier.

Nuit 80

Je maudis le jour où je me suis donnée à toi, fière et naïve dans ces draps de la perdition. Ces draps rouges où nous nous sommes aimés maintes fois. Ces draps où tu m’as dit que tu m’aimais, où j’ai dit que je voulais être la seule femme à qui tu le dirais. Je me demande, des fois, triste et désespérée dans l’obscurité, comment j’ai pu croire un jour que c’était possible. Une relation entre nous deux. Où tu serais mon tout et que je serais toute tienne. Je maudis cette idée saugrenue qui naquit dans ce corps rendu faible et vulnérable à cause de l’amour.

Nuit 81

Qu’elle est pathétique cette femme, celle que je suis devenue dans la course à t’aimer. Je te maudis de m’aimer. Quel est donc cet amour différent qui ruine l’objet de son désir, le malmène et l’entraîne vers les bas-fonds de la dignité humaine. Quel beau drame avons-nous là ! J’ai usé de mille et un prétextes, usé de mon dictionnaire émotionnel, de la sincérité et de toute l’innocence de mon être pour finir en une femme que je méprise. Cynique vie. Cynique victime en série. Je ne suis que ça : la fille, la énième et sûrement pas la dernière.

Nuit 83

Quelle dette paye-je donc ? Ne suis-je pas assez femme, assez belle, assez magique, assez tienne ? Ne suis-je pas assez ? Ces jours dans la peau de cette femme que je ne suis pas, à rêver de cette vie que je n’ai jamais voulue, à faire ces choses que je n’aurais jamais cru faire.

Nuit 85

Elle est pathétique cette femme, qui se lève la nuit pour t’observer, fouiller ton téléphone à la recherche du moindre signe pour rester ou partir. Qu’est-ce qu’elle me fait pitié cette misérable fille à tous les soins pour toi qui n’espère souvent qu’un regard, qu’un égard. Je la hais d’être ce qu’elle n’est pas. Qu’elle soit dissoute pour l’éternité cette partie de moi qui prétend aimer mais n’est que suicide.

Nuit 92

Cette sensation d’avoir été trahi est peut-être l’une des pires au monde. Elle vous laisse abasourdie, incrédule et très déçue. On se demande quels étaient les mensonges, les vérités. Quel « je t’aime » était faux. Le cœur entre en une tachycardie bouleversante entrecoupée de moments où tout semble s’arrêter. Comme si on s’évanouissait et qu’on était ranimé l’instant d’après, tout le temps. On se demande à quand la fin.

Jour 100

Elle est revenue, cette femme. Celle qui te regarde comme si le monde et ses malheurs n’avaient jamais existé. Elle t’écoute lui dire que tu l’aimes, que tu n’as jamais voulu lui faire du mal. Elle te voit nerveux, gêné par son regard fixe. Elle t’entend briser le silence de cette Eglise où le vent semblait vouloir vous jeter l’un dans les bras de l’autre. Tu lui dis que tu l’admires, qu’elle est géniale et que toi tu n’es que le con qui ne la mérite pas. Tu lui dis que tout ira bien. Tu lui parles d’avenir, de famille et d’amour. Elle est revenue, cette femme. Celle qui te croit comme si votre monde et vos malheurs n’avaient jamais existé.

Nuit 100

Tu dormais insouciant, pacha d’un empire à la moitié pourrie.  Je ne veux pas être cette femme. Cet amour est un trou noir qui m’engloutit entière. Je prie pour t’oublier et oublier ces 100 jours de misère. Je me suis tuée. De ton téléphone et de ta vie, j’ai supprimé toute trace de moi. Même mes sourires et mes simples bonjours, à présent ne seront qu’un flash, qu’une sensation vite oubliée. Parce que je pars. Je veux m’aimer de nouveau, aimer sans disparaître. Aimer. Mais pas ainsi. Donc oui, je pars.

Nuit 113 

Qu’est-ce que je fous ici ?

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8 commentaires sur “100 jours dans la peau d’une autre

  1. C’est du laser passé au cœur de ces relations belles parce que justement extraconjugales. C’est le drame de nous tous, qui ne saurons jamais quand notre part de Nietzsche s’éveillera, prendra le contrôle pour nous demander de vivre dangereusement.
    L’introspection de Flicka est digne de Sagan et décrit cette insoutenable légèreté de l’être amoureux.
    Voilà de la littérature comme j’aime en lire, celle qui s’insinue au fond de vous sans prétention, sans grands mots, juste avec cette générosité touchante que seuls les grands talents savent offrir.
    Que les génies continuent de rêver de toi, chère Mylène!

  2.  » …..Toi de ta femme qui t’aimait souvent,toi…….. » Divine inspiration ! Définitivement, tu as ce brin de quelque chose qui me dit qu’on a peut être une grande écrivaine en gestation.
    Seul bémol : ton histoire se digère un peu trop ! la fin se devine sans trop de mal ! la trame de ton histoire est un peu trop à porté de main.Dommage !
    puis je te demander une faveur ! serait il possible un de ces jours de publier l’un de tes premiers jets ! sans correction aucune.

    Bravo et bonne continuation.

    1. Bonjour ! Merci beaucoup!

      En tant qu’écrivain, mon but premier n’est pas l’intrigue. C’est mon choix de plume de privilégier les histoires banales pour raconter l’émotion. Je raconte, j’écris l’émotion. Je n’écris pas l’acte. Donc, oui, l’intrigue se devine mais l’histoire se vit. 🙂 J’ai des projets  »matériels » en cours, je ne manquerai pas de vous informer dès que ce sera le cas. Merci.

  3. Des mots choisis, des expressions pointilleuses. De la lecture qui vous fait vivre un cinéma. oui! Vos imaginations deviennent comme un écran. Et au centième jour, vous sentez comme une obscurité, comme un rideau qu’on baisse. Amazing!

  4. C’est magnifique, on sent le talent dans l’écriture. ça donne envie de continuer à lire pour la beauté des phrases qui décrivent si bien les émotions et la suite semble connue même si à la fin on veut te voir le dire.

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